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Raaa, parfois, la littérature vous offre de plus belles rencontres que la vie (oui, je sais, énoncé ainsi, cela donne l’impression que j’ai une vie morne, et elle doit l’être pour beaucoup, mais je l’aime ma vie.)

Bref. J’ai rarement rencontré, dans ma vie, des personnes qui méritaient d’être connues. Mais, comme je suis un misanthrope, j’évite de rencontrer du monde. Ceci explique probablement cela.

Par contre, dans ma vie littéraire, j’adore faire de nouvelles rencontres. Je passe d’ailleurs mes journées à cela.

Récemment, je fis la connaissance de Maurice Lambert… de sa plume ou de ses textes, plutôt, l’homme étant décédé avant ma naissance et je ne suis pas doué de médiumnité (ce qui m’arrange, car je ne crois pas à cette pratique).

Toujours est-il qu’il y a peu, je fis la découverte de récits de Maurice Lambert, alias Géo Duvic, un auteur, chansonnier et passionné de pêche né en 1900.

Comme souvent, c’est par les personnages récurrents que je découvre un auteur. Ce fut encore une fois le cas à travers les enquêtes du commissaire Mazère, mais aussi de l’inspecteur Machard, deux policiers dont les aventures sont parues au début des années 1940 sous la forme de fascicules de 32 pages disséminés chez divers éditeurs et dans diverses collections (« Police-Express » des éditions A.B.C. ; « Collection Rouge » des éditions Janicot ; « Énigma » des éditions Nicéa… et probablement d’autres).

Le titre du jour, « L’affaire des cent minutes » met en scène le commissaire Mazère, est paru en 1945 dans la « Collection Rouge » des éditions Janicot sous la forme d’un fascicule de 32 pages, double colonne contenant un récit indépendant d’un peu plus de 12 000 mots.

L’AFFAIRE DES CENT MINUTES

M. Deval a vraiment piétiné les règles les plus élémentaires du savoir vivre en se faisant assassiner, en pleine nuit, dans la pièce à côté de laquelle ses invités l’attendaient pour qu’il leur montre son dernier achat, un magnifique diamant.

Il ne lui suffisait pas de gâcher la soirée des trois couples présents chez lui, encore fallait-il qu’il fît déranger toute la cohorte ordinaire qu’un tel crime déplace : le Procureur qui avait dû abandonner sa partie de bridge, un beau jeu en main ; le Juge ; des agents de police ; le médecin légiste ; les membres de l’Identité Judiciaire… et même le commissaire MAZÈRE qui grommelait dans son coin en espérant que le vide se fasse pour entamer son enquête.

A-t-on idée de prendre ainsi une balle dans la tête sans se soucier de tout ce monde… et des voisins ?

Pourtant, le bouleversement ne durera pas très longtemps, ce n’est pas pour rien que les journaux du lendemain titreront : « L’affaire des 100 minutes »…

Personne n’avait envie de se retrouver là, cette nuit, du moins, pas dans ces conditions. Pas plus le juge, le procureur, les agents, les membres de l’I. J., les trois couples, le commissaire Mazère que M. Deval… probablement moins encore M. Deval que son décès justifiait tout le désordre ambiant. A-t-on idée de se faire tirer dans la tête quand on invite des gens à admirer son beau diamant ?

Seul le docteur Ragot, le médecin légiste, prend la chose avec le sourire. Lui, du moment qu’il a un mort à examiner puis à découper, tout lui va…

C’est peut-être parce que le commissaire Mazère a autre chose à faire de sa soirée qu’il va résoudre cette affaire en cent minutes…

Et on retrouve une nouvelle fois le commissaire Mazère (pour l’instant j’ai dénombré 7 enquêtes, mais il y en a probablement plus… je l’espère, du moins).

Que pourrais-je dire de plus ou de différent de cet épisode que je n’ai déjà dit des précédents ou de ceux mettant en scène l’inspecteur Machard du même Maurice Lambert ?

Pas grand-chose probablement tant l’auteur m’a habitué à flirter avec l’excellence de la littérature populaire policière fasciculaire, du moins, dans le fascicule de 32 pages, un format sur lequel beaucoup d’auteurs se sont cassé les dents du fait des contraintes de la concision inhérente à ce format.

Difficile d’exceller quand on n’a ni la place de développer une grande intrigue ni celle de poser des personnages, une ambiance ou de prendre le temps d’habituer le lecteur à un style, à une plume.

Beaucoup s’y sont essayés, peu ont performé. Jusqu’ici, seuls quelques noms, dans mes lectures de ce format, se détachent : Charles Richebourg, René Thomas (alias Louis Thomas Cervoni) et dans une moindre mesure, René Byzance.

Je peux désormais ajouter le nom de Maurice Lambert (ou de Géo Duvic) à cette courte liste et le bougre n’est pas loin de prendre la tête du trio… d’ailleurs, je lui accorde volontiers.

Car Maurice Lambert parvient à chaque fois à proposer, sur 10 ou 12 000 mots, tout ce qu’un roman policier de l’époque doit contenir… sauf qu’il n’a pas la latitude d’un petit roman policier à sa disposition, mais seulement un quart, au plus, de cet espace.

Et pourtant, l’auteur ne donne jamais l’impression d’un manque quelconque dans son récit. À peine tait-il au lecteur un détail capté par l’enquêteur, afin d’aboutir plus rapidement à la découverte du criminel.

Bien évidemment, il ne faut pas s’attendre à une intrigue de folie capable de rivaliser avec celles des plus grands romans à suspens (mais qui attendrait cet exploit d’un fascicule de 32 pages ?). Comme toujours, l’intrigue est simple, mais bien menée (même si le lecteur devine le nom du coupable avant que Mazère ne l’annonce). D’ailleurs, elle comporte tous les éléments d’une intrigue : un meurtre, un mystère, des pistes, des fausses pistes, plusieurs suspects, plusieurs mobiles et une résolution sous forme de rebondissement.

Mais en plus de tout cela, Maurice Lambert démontre qu’il maîtrise à la fois le genre, sa narration et sa plume en plus d’une certaine dose d’humour et qu’il sait, au surplus, poser une ambiance en quelques mots tout en n’hésitant jamais à faire une petite étude de mœurs, autant du côté du prolétariat que de celui de la bourgeoisie… prenant souvent le côté des premiers, comme aurait pu le faire un Georges Simenon (qu’il faudra d’ailleurs que je découvre dans des formats similaires pour savoir si lui aussi avait ces facilités).

Ce dont je parle rarement, et qu’il faut souligner également, c’est l’art de l’entrée en matière de Maurice Lambert. Débuter un récit, quelle que soit sa longueur, n’est guère aisé, du moins si on veut capter immédiatement l’attention du lecteur. La chose est encore plus difficile dans un format court où l’auteur n’a pas le temps de tergiverser et où il doit aller directement au sujet. Et pourtant, Maurice Lambert parvient à chaque fois à proposer une entrée en matière réussie.

Ici, il s’attache à l’agacement de tous les protagonistes de la machine judiciaire obligés de se déplacer en pleine nuit alors que la plupart étaient occupés à bien d’autres choses (on notera également que l’auteur termine son récit sur une petite leçon de morale amusante… d’autant plus que je m’étais posé la question durant tout le récit puisque connaissant la situation du commissaire).

Côté humour, le décalage entre l’attitude du docteur Ragot et de tous les autres tranche et amuse.

Vient ensuite l’étude de mœurs à travers les propos, les sentiments, des invités et le fait que seuls le concierge ou le majordome semblent sympathiques au policier.

Que dire de plus ? J’ai adoré, comme tous les précédents titres. Adoré n’est pas un terme excessif si on le reporte au format (je n’attends pas la même chose d’un roman et d’un récit fasciculaire tout comme je n’attends pas la même chose d’une série B et d’un film à gros budget).

Au final, un excellent récit fasciculaire, comme toujours avec Maurice Lambert.