CouvLAM

Tout comme « Dallas », le monde de la littérature fasciculaire est un univers impitoyable.

Tout d’abord, les auteurs étaient soumis à des cadences infernales, les obligeant à écrire, écrire encore, écrire toujours, toujours plus, toujours plus vite, sans réellement prendre le temps de se relire…

Parce qu’ensuite, le travail éditorial était soumis aux mêmes exigences pour alimenter la soif de lecture du peuple, et ce au moindre coût.

Enfin, et surtout, car le format fasciculaire, tout comme la nature, ne laisse aucune chance aux plus faibles. Le « par court » est jonché d’écueil. Aucune possibilité de se rattraper aux branches en cas d’erreur : il n’y a pas de branche.

Contrairement aux romans comme les lecteurs d’aujourd’hui les conçoivent : des pavés de 600 pages ou rien, oubliant que les romans, notamment policiers, furent également des petits livres de 100 ou 200 pages comme en écrivaient Georges Simenon, Frédéric Dard, Léo Malet, comme on en trouvait dans la « Série Noire », dans la collection « Le Masque », chez Fleuve Noir… et occultant totalement qu’il fut un temps, le format phare, pour toute une population, était le fascicule de 32, 48, 64 pages, contenant des récits de 8 000 à 20 000 mots, bien en dessous des productions de Franck Thilliez ou Jean-Christophe Grangé. Sauf que là où ses derniers écrivent un roman par an, les autres produisaient des dizaines et des dizaines de fascicules. Se souvient-on que Jean-Bernard Pouy, pour vivre un peu de sa plume, écrivait 4 romans par an ?

Bref !

Les difficultés du format fasciculaire ne peuvent pas se réduire à des contraintes de temps. Non. Pas d’erreur possible, disais-je, car, contrairement à un roman de 600 pages, l’auteur n’a pas le droit de se rater. Un Grangé peut se permettre une intrigue un peu fouillis et se rattraper avec des scènes d’action ou d’horreur de haute volée, proposer un final terne après avoir exalté le lecteur pendant les trois quarts de son roman. Développer un personnage moins intéressant et compenser avec des sujets techniques, des personnages subalternes, du mystère…

L’auteur de récits fasciculaires, lui, quand il s’étale, n’a plus le temps de se relever.

Aussi faut-il maîtriser parfaitement le format et sa narration tout en connaissant bien le genre dans lequel on évolue, pour exceller.

Rares sont les auteurs y étant parvenus.

Dans cette courte liste, vous pouvez sans contexte compter Maurice Lambert, de son vrai nom Georges Duvic, alias Géo Duvic, un auteur chansonnier né en 1900 et mort en 1968.

Dans le format fasciculaire, il développa plusieurs personnages récurrents : le commissaire Mazère, l’inspecteur Machard et A.B.C. Mine, au moins, dont on retrouve les aventures au sein de plusieurs collections chez divers éditeurs (« Police Express » chez A.B.C. ; « Collection Rouge » chez Janicot ; « Énigma » chez Nicéa…) et ce entre 1942 et 1946.

« L’Affaire Marville », le titre du jour, a été publié en 1943 aux éditions E.R.F., sous la forme d’un petit fascicule carré de 32 pages, double colonne contenant un récit indépendant de presque 19 000 mots.

Bizarrement, Machard, dans cet épisode, est commissaire, alors qu’on le retrouve inspecteur, la plupart du temps et même dans des titres publiés plus tard.

L’AFFAIRE MARVILLE

Auteur à succès de romans policiers en manque d’inspiration, Alex Charmois, touché par le syndrome de la page blanche, rend visite à son ami, le commissaire Paul MACHARD, dans l’espoir qu’il lui donne du grain à moudre…

Tandis qu’il est en sa compagnie, le téléphone sonne : un nouveau meurtre l’appelle. Noirtel, célèbre pour ses collaborations avec le grand écrivain Marville, a été retrouvé chez lui le crâne fracassé.

MACHARD invite Charmois à venir avec lui sur la scène de crime. Après tout, il navigue dans le même milieu littéraire que la victime et pourrait lui être utile.

Une rapide enquête met en avant deux éléments : Noirtel est mort entre 18 h et 19 h ; Marville est aperçu entrant dans l’immeuble vers 17 h 55. Le plumitif a ensuite disparu précipitamment emportant avec lui une forte somme.

Malgré l’évidence, Alex Charmois peine à croire en la culpabilité de son collègue ; MACHARD, également, mais pour des raisons différentes…

Alex Charmois, écrivain de romans policiers, est victime du syndrome de la page blanche. Plus qu’un mois pour écrire le bouquin promis à son éditeur, mais il n’a pas d’idée. Aussi, il va rendre visite à son ami le commissaire Machard dans l’espoir que ce dernier lui donne du grain à moudre. Coup de chance, pour lui, pas pour la victime, Machard est prévenu par téléphone à ce moment-là du décès de l’écrivain Noirtel, célèbre depuis qu’il collabore avec son illustre confrère Marville.

Machard amène donc Charmois avec lui sur les lieux du crime, puisque crime il y a : Noirtel a eu le crâne fracassé.

Le mobile du crime n’est pas le vol, rien n’a disparu et les premiers éléments de l’enquête ne tardent pas à démontrer que Marville est la dernière personne à avoir visité Noirtel de son vivant.

Seulement, Marville a mystérieusement disparu. Une fuite synonyme de culpabilité ? Machard et Charmois n’ont pas le même avis sur la question.

Allez, zou ! une belle promotion pour l’inspecteur Machard qui, dans cet épisode est désormais commissaire.

Le voilà qui fait équipe avec son ami écrivain afin de résoudre ce crime d’autant plus mystérieux que Machard soupçonne le coupable évident d’être également la victime…

Une nouvelle fois, Maurice Lambert démontre ses qualités et sa maîtrise du format fasciculaire 32 pages, même si le récit contenu dans ce compact fascicule de 32 pages, double-colonne dépasse la longueur habituelle du format avec ses plus de 18 000 mots (contre 10 000 en moyenne).

Mais l’auteur ne maîtrise pas que le format, la narration, mais également le genre policier qu’il agrémente de plusieurs idées fameuses.

À la lecture du début du texte, l’habitué des romans policiers que je suis, se dit, ce serait génial si l’auteur surprenait le lecteur avec le rebondissement suivant (que je ne citerai pas pour ne pas déflorer la surprise). Et voilà que je me mets à imaginer, si je devais écrire un roman policier, un tel stratagème pour mener le lecteur en bateau… et comme les grands esprits se rencontrent, Maurice Lambert exauce mon vœu : Sacré Momo !

De même, si l’entrée en matière s’appuie sur la mise en abîme, l’auteur s’amuse à en faire de même sur la dernière phrase de son texte, démontrant à la fois son esprit d’à-propos, son humour et le recul sur sa profession (mise à mal tout au long du récit).

D’ailleurs, comment ne pas voir en Alex Charmois, un double de papier de Maurice Lambert tant on sent que l’auteur profite de ce personnage pour faire une certaine critique de sa profession et de ses collèges… critique légère, certes, mais rappelons que le format ne permet pas de s’appesantir sur un sujet.

Mais Maurice Lambert, par quelques propos acerbes, se moque également (tout aussi rapidement) du genre policier et des passages obligés, comme le hasard tant mis en avant par les romanciers.

Pour ce qui est de l’intrigue, intrigue un peu plus complexe que les autres, car l’auteur a un peu plus d’espace à lui accorder, celle-ci ne rivalise tout de même pas avec celles des Thrillers de 600 pages contemporains, ne rêvons pas, mais elle intègre tout de même tous les éléments que le lecteur attend : mystère, suspicion, certitudes, surprise, rebondissement, multiplicité des suspects, incertitudes sur l’identité du coupable, re-mystère et même une fin en « Whodunit » à la Agatha Christie dans laquelle le policier réunit tous les suspects afin de les innocenter un à un jusqu’à pointer du doigt le coupable.

Une nouvelle fois, pas grand-chose à reprocher à la prose de l’auteur qui, en plus de la maîtrise du genre, du format, de la narration, de l’humour, de la mise en abîme, du recul sur sa propre profession, offre une plume légère et agréable.

Que vouloir de plus ? Qu’il ait écrit bien plus d’enquêtes pour ses héros récurrents ou, du moins, que celles existantes soient plus faciles à trouver !

Au final, Maurice Lambert démontre une nouvelle fois toutes ses qualités à travers un récit policier habilement mené.