CouvLADM

La littérature populaire fasciculaire policière, bien que le prisme semble très réduit, est composée d’un nombre incalculable de textes répartis dans des centaines de collections, chez des dizaines d’éditeurs, depuis le début des années 1900 jusqu’à la fin des années 1950.

Pour les écrire, des dizaines d’auteurs se sont tués à la tâche. Parmi eux, la plupart furent d’obscurs écrivains et le sont demeurés avec le temps. D’autres furent des auteurs reconnus (Rodolphe Bringer, H. J. Magog, Georges Simenon, Léo Malet, Louis Thomas Cervoni…). Certains sont restés dans la mémoire des lecteurs (généralement pour d’autres productions que celles fasciculaires) et les autres ont sombré dans l’anonymat.

Si on ne mettra pas en doute la qualité de plume de ceux qui ont survécu à l’oubli, il ne faut pas croire que ceux qui ont disparu de la surface radar le doivent à un manque de talent.

Non ! Du tout !

Des auteurs, des écrivains (pour ceux qui feraient la différence entre les deux corporations, ce que je n’arrive pas à faire) sont désormais totalement inconnus malgré l’évidence de leurs multiples qualités littéraires.

Je passerais sur l’un des plus grands, Albert Boissière, qui pratiqua peu le format fasciculaire tel que je l’entends (entre 16 et 64 pages), mais je pourrais citer J.A. Flanigham et Charles Richebourg (dont on ne sait qui se cachaient derrière ces pseudonymes), Marcel Priollet, René Byzance et consorts.

Mais, dernièrement, j’ai fait la connaissance très tardive de la plume de Maurice Lambert, alias Georges Duvic, Géo Duvic, un auteur, chansonnier né en 1900 et mort en 1968.

Cet écrivain, dans le genre, est à rapprocher de Charles Richebourg, un auteur maîtrisant parfaitement le format fasciculaire 32 pages (des récits généralement de 10 000 en moyenne).

Et maîtriser ce format n’est pas donné à tout le monde, loin de là.

Effectivement, écrire un bon fascicule policier de 32 pages exige plusieurs compétences. Celle de gérer sa narration sur un court format, de proposer des histoires suffisamment intéressantes pour le lecteur, mais développables sur peu de pages, créer des personnages que l’on n’a pas besoin de peindre en détail, mais auquel le lecteur doit s’attacher, respecter le code du roman policier, mais en concentré sur un format bien plus court, être capable d’avoir une plume agréable, tout en travaillant dans la concision, mais sans oublier, quelques envolés qui pourrait paraître frivoles, mais qui sont pourtant essentiel à installer un style et une ambiance.

Bref, ce serait demander à un décathlonien d’être capable de rivaliser dans chacune des dix disciplines qu’il pratique avec les champions de chaque discipline.

Pas donné à tout le monde, donc.

Et pourtant, certains y sont parvenus… Charles Richebourg, donc… et Maurice Lambert.

À travers les enquêtes de ses personnages récurrents (le commissaire Mazère, l’inspecteur Machard, A.B.C. Mine… et d’autres), Maurice Lambert est parvenu à tirer la quintessence d’un format pourtant très très contraignant.

« L’alibi de minuit » est une enquête de l’inspecteur Machard, publié, à l’origine, dans la collection « Ici Police » des éditions A.B.C. en 1943 sous la forme d’un petit fascicule carré de 32 pages contenant un récit indépendant d’environ 11 500 mots.

Les enquêtes de l’inspecteur Machard furent publiées chez plusieurs éditeurs et dans plusieurs collections (« Police Express » chez A.B.C. ; « Collection Rouge » chez Janicot ; « Énigma » chez Nicéa…) à partir de 1942 et jusque vers 1946…

L’ALIBI DE MINUIT

Au petit jour, en longeant une allée déserte du Bois de Boulogne, un jardinier découvre le cadavre de M. Van Berneeghe, diamantaire anversois, assommé puis étranglé.

L’inspecteur MACHARD, appelé sur place, établit que la victime n’a pas été dépouillée de son argent ni de ses luxueux bijoux et qu’il cheminait en compagnie de son agresseur avant d’être assassiné.

Le médecin légiste, après les constatations d’usage, fixe l’heure de la mort à minuit, environ.

Problème, M. Van Berneeghe a été aperçu rentrant dans son hôtel, par le portier, à minuit pile, et n’en est pas ressorti par la suite…

L’inspecteur Machard est confronté à un meurtre étrange. Un diamantaire anversois est retrouvé mort au Bois de Boulogne, assommé et étranglé. Les éléments, sur place, démontrent que l’agresseur marchait en compagnie de sa victime avant que celui-ci ne le tue. Pourtant, rien ne semble avoir été volé au défunt alors que son portefeuille contenait une grosse somme et qu’il portait des bijoux de prix.

Plus mystérieux, le défunt a été aperçu rentrant dans son hôtel à minuit, heure du décès selon le médecin légiste, par le portier de l’établissement qui assure que personne n’est sorti par la suite.

Mais Machard ne tarde pas à apprendre que le diamantaire portait sur lui de nombreux diamants pour une transaction et qu’il se vantait auprès de tout le monde de les avoir sur lui en permanence....

Si la plupart des récits de Maurice Lambert que j’ai lus jusqu’à présent flirtaient avec l’excellence, je dois reconnaître que celui-ci peine à atteindre le niveau des autres, la faute à une intrigue un peu trop faiblarde et, surtout, au manque d’une certaine ambiance simenonienne qui était jusqu’à présent toujours présente.

Car, si les intrigues sont simples, format court oblige, bien souvent l’auteur avait la bonne idée de parsemer ses récits d’une certaine étude de mœurs à travers une lutte des classes, prenant bien souvent, comme Simenon, le partie du vil peuple plutôt que celui des nantis.

Ici, point ou presque, de cette légère (toujours à cause du format court) étude de mœurs, les suspects appartenant aux basses classes étant rapidement écartées au profit de personnages appartenant à des catégories sociales favorisées.

Dommage, car ce manque, ajouté à une intrigue qui manque de rebondissements par rapport aux autres, fait que le récit n’atteint pas l’excellence, mais se hisse tout de même au niveau « bonne lecture » ce qui est bien bien au-dessus de la majorité de la production fasciculaire de l’époque.

De plus, on devinera le procédé du meurtrier, aidé en cela, il faut bien l’avouer, par l’auteur (à condition d’être très attentif puisque cela ne tient qu’en un mot), ce qui déflore rapidement le grand mystère du récit.

Pourtant, le reste est parfaitement maîtrisé, depuis l’introduction jusqu’au final et démontre une nouvelle fois le talent d’un auteur qui mérite d’être redécouvert de nos jours…

Au final, une enquête un petit peu en deçà des autres, mais qui demeure tout de même à un haut niveau vu les difficultés pour exceller dans le format fasciculaire.