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L’inspecteur Grey est un personnage apparemment né au théâtre en 1932, mais qui fit également au moins trois apparitions au cinéma (« L’empreinte rouge » de Maurice de Canonge en 1937 ; « La treizième enquête de Grey » de Pierre Maudru en 1937 ; « Grey contre X » de Pierre Maudru et Alfred Gragnon en 1940).

C’est le co-réalisateur de ce dernier film, Alfred Gragnon, né en 1882, fils de préfet de police, avocat à la cour, qui est l’auteur de ou des pièces de théâtre ainsi que des scénarios des films.

Mais l’on retrouve l’inspecteur Grey, toujours sous la plume d’Alfred Gragnon, dans de courtes enquêtes publiées dans le magazine Ric et Rac entre 1937 et 1940.

J’en ai dénombré 10, d’une taille allant de 2 400 à 10 000 mots, dans lesquelles le jeune, élégant, intelligent et perspicace inspecteur Grey fait équipe avec le gros, moustachu, bourru, vaniteux, envieux et stupide inspecteur principal Poussin.

« Le gardien de nuit » est un court récit de moins de 5 000 mots publié dans le magazine Ric et Rac en 1938.

« Le crime du cinéma » est un court récit de moins de 5 000 mots publié dans le magazine Ric et Rac en 1938.

LE GARDIEN DE NUIT

Le banquier Renard est retrouvé, dans la nuit, par le gardien Bordier, abattu d’une balle dans le dos dans son bureau de l’entresol de son établissement. Le coffre-fort est ouvert et vide !

Personne n’ayant pu entrer ou sortir sans que Bordier ne l’aperçoive, c’est ce dernier qui devient le principal suspect pour l’inspecteur POUSSIN chargé de l’enquête en compagnie de son jeune confrère l’inspecteur GREY.

Pourtant, GREY est persuadé de l’innocence de Bordier et espère bien la démontrer le plus rapidement possible…

« Le gardien de nuit » est une courte enquête (4 900 mots) de l’inspecteur Grey parue en 1938 dans le magazine « Ric et Rac ».

On y retrouve l’inspecteur principal Poussin et l’inspecteur Grey qui enquêtent sur le meurtre d’un banquier retrouvé mort par le gardien de nuit dans le bureau de l’entresol de la banque. Le coffre est ouvert et vide.

Pour Poussin, les choses sont claires, personne n’ayant pu pénétrer et sortir de la banque sans que le gardien l’ait vu, c’est forcément le gardien le coupable.

Pour Grey, si le gardien était coupable, il se serait enfui ou se serait construit un alibi.

Alfred Gragnon, comme de nombreux auteurs de récits policiers, s’essaye au crime en chambre close à travers l’assassinat d’un banquier.

Épreuve difficile s’il en est, surtout en si peu de mots.

Aussi, l’auteur concentre son intrigue sur quelques heures et apporte les éléments de l’enquête assez rapidement, principalement via des témoignages express.

C’est habile même si l’on regrette que l’auteur n’ait pas eu plus de place à disposition, car l’ensemble aurait pu faire un bon roman policier.

Quant à la solution, on peut fortement penser qu’elle lui fut inspirée par John Dickson Carr, car elle correspond à un des points de l’exposé de l’auteur sur les différentes solutions dans un meurtre en chambre close, exposé que fait un de ses enquêteurs dans le roman « Trois cercueils se refermeront », paru en 1935, soit quelques années auparavant.

Cependant, il faut avouer que Gragnon parvient à proposer un récit intéressant malgré la solution qui, de nos jours, paraîtrait un brin excentrique, mais qui s’inscrit dans les idées de l’époque.

Au final, petit, concentré, ce récit avait pourtant de quoi faire un bon roman policier, à défaut, l’auteur propose une bonne nouvelle policière.

LE CRIME DU CINÉMA

Un homme a été assassiné en pleine séance de cinéma. Une tige d’acier plantée dans le dos lui a transpercé le cœur.

L’inspecteur principal POUSSIN et l’inspecteur GREY sont immédiatement appelés pour mener leur enquête et interroger les divers spectateurs siégeant autour de la victime.

La suspicion de Poussin se porte rapidement sur le voisin de gauche du défunt qui a quitté la salle avant la fin de la projection.

Mais GREY, lui, préfère la réflexion et la déduction aux raccourcis simplistes…

Un meurtre au cinéma ! mais par sur l’écran, dans la salle. Un homme a été tué d’une tige d’acier dans le dos.

Après la séance, les divers témoins sont réunis pour être interrogés par l’inspecteur principal Poussin et l’inspecteur Grey.

Apprenant que le voisin du mort a quitté le cinéma avant la fin de la séance, Poussin voit immédiatement en lui le coupable. Mais Grey, pense que, s’il avait été coupable, au contraire, il serait resté pour ne pas éveiller l’attention sur lui. Du coup, le coupable est à trouver parmi les différents spectateurs présents…

Après s’être essayé au crime en chambre close dans sa précédente enquête, l’inspecteur Grey et Alfred Gragnon s’attaque à une autre figure du roman policier, le « Whodunit » à la Agatha Christie, ce genre particulier où l’enquêteur se trouve face à plusieurs suspects et, les innocentant les uns après les autres finit par désigner le coupable.

Une nouvelle fois, sur 4 800 mots, on se doute que l’auteur ne pourra développer une intrigue de haute volée et proposer un récit qui restera dans les annales du genre.

Pourtant, sur ce faible espace, Alfred Gragnon démontre qu’il maîtrise à la fois le format et le genre, le parodiant avec subtilité dans de courtes enquêtes.

Et, plus encore que dans la première enquête un peu plus longue, les deux courts récits du jour permettent de rapprocher l’inspecteur Grey de l’inspecteur Mic, le personnage d’Alfred Mortier.

Effectivement, Alfred Mortier, lui aussi homme de théâtre, s’amusa, sur la fin de sa vie, à proposer d’excellentes parodies de différentes figures de style du roman policier dont, notamment, le meurtre en chambre close, à travers un jeune enquêteur très proche de celui de l’inspecteur Grey et l’on peut se demander si Alfred Gragnon ne s’en inspira pas (pour rappel, les enquêtes de l’inspecteur Mic parurent en 1937, juste un an avant la première enquête de Grey).

Mais Alfred Gragnon pousse un peu plus la parodie vers le ton humoristique à travers son personnage de butor de l’inspecteur Poussin, policier ridicule que son instinct de supériorité et sa haine de son jeune collègue aveugle sans cesse et le pousse toujours vers la mauvaise piste.

Pour ce qui est du texte, on notera que l’auteur et le personnage s’appuient, comme il arrivait de temps en temps à l’époque, sur des plans (qui sont publiés) afin de permettre aux lecteurs de mieux comprendre le raisonnement de l’enquêteur.

Au final, Alfred Gragnon s’attaque à une autre figure de style du roman policier et livre un petit récit très agréable à lire.