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Quand je ne sais pas quoi lire et que j’ai la flemme ou pas le temps de chercher vers quel bouquin me pencher, il n’est pas rare que je saute sur le prochain San Antonio.

Si je parle de « prochain », n’entendez pas, par-là, que je sois bêta lecteur de Frédéric Dard (même s’il m’arrive d’être un gros bêta par moment). Non, Frédéric Dard écrit beaucoup moins depuis qu’il est mort et un San Antonio est forcément issu de la plume de Frédéric (tant pis pour Patrice).

Non, quand je dis « prochain », je veux dire celui qui suit le dernier de la liste chronologique des San Antonio.

Comme ma précédente lecture en la matière était « Prenez-en de la graine », il était normal que je lise, désormais, « On t’enverra du monde », publié en 1959.

On t’enverra du monde :

Eh bien ! Eh bien, Béru, t’as des vapeurs ?

M’en parle pas, balbutie-t-il, je suis un mec terminé !

On en reparlera quand tu seras dans ton costar en planches ; dis-moi un peu ce qui ne carbure pas ?

Ma femme a disparu, lâche le Gros.

Et de ponctuer cette révélation par un barrissement qui fêlerait une plaque de blindage.

Bérurier n’est pas en forme, sa femme, Berthe, a disparu et ce n’est pas son coiffeur et amant qui dira le contraire.

Mais celle-ci finit rapidement par réapparaître et assure aux deux policiers (San Antonio et son Béru de mari) qu’elle a été enlevée et enfermée dans une villa avant d’être reconduite et relâchée en ville.

Si le commissaire San Antonio pense plutôt que la Berthe a jeté son dévolu sur un autre mecton, prenant excuse, pour cela, d’un kidnapping, quand il lit dans le journal qu’une riche Américaine a été enlevée à Orly et que, sur la photo accompagnant l’article et représentant la disparue, il croit se trouver en face d’un sosie de Berthe, alors, il prend conscience que cette dernière n’a pas menti et qu’elle a été la victime d’une méprise… méprise vite réparée par les kidnappeurs…

Comme je le disais, Bérurier n’est pas en forme, Frédéric Dard, non plus.

Avec Frédéric Dard, en général et les San Antonio, en particulier, on peut dire que le panel de qualité est souvent présent. Au mieux, les récits flirtent avec l’excellence (pour peu que l’on apprécie le style et la prose de l’auteur), au pire, ils s’élèvent à peine au-dessus de la moyenne.

C’est devant ce dernier cas de figure que le lecteur se retrouve avec cette aventure mineure du célèbre commissaire.

Mineur par le style, on a connu Frédéric Dard plus en verve, mais également par l’intrigue.

(joli, non ? Je deviens académique. Qu’est-ce qu’ils foutent chez les Dix au lieu de me balancer le Goncourt ? Ils sont là à se démantibuler la cervelle et à user leurs bésicles pour dégauchir le bouquin le plus chiatoire de la saison, et ils ont à portée du téléphone un garçon talentueux, bourré d’idées à changement de vitesse, doté d’un style percutant, dont les images font mouche puisqu’il est de la poule ! Enfin, le jour viendra fatalement où l’on consacrera mon génie, sinon y aurait pas de justice).

Que Frédéric Dard se rassure, depuis, son génie a été consacré et de belle manière, mais ce n’est pas ce roman qui justifiera cette reconnaissance, malheureusement.

Rassurez-vous, pourtant, si la déception est forcément au rendez-vous, on attend toujours le meilleur de l’auteur, le texte n’est pourtant en rien indigent ni indigeste (une formule que j’apprécie tout particulièrement) on a juste l’impression que Frédéric Dard a baissé tous ses curseurs pour cet exercice. Cela arrive quand on n’est pas en forme comme ne devait pas l’être Dard à l’écriture de celui-ci.

Ainsi, histoire moyenne, aucune phrase à sortir du lot, pas de personnages secondaires intéressants, apartés sans grandes saveurs, calembours laborieux…

Alors oui, j’ai un peu la dent dure, mais tout simplement parce que j’attends énormément de Frédéric Dard et quand celui-ci ne me donne que « beaucoup » ou « plus qu’un peu », je suis forcément déçu.

On notera la présence très furtive de Pinuche, qui permet à la Sainte Trinité (SanA, Béru, Pinaut) d’être réuni tout de même dans ce roman.

On notera également la présence forte (dans tous les sens du terme) de B.B. alias Berthe Bérurier, un personnage rarement mis en avant ainsi que celui de Félicie, la mère du commissaire, mais qui est, elle, plus souvent présente dans les récits.

Que dire de plus sans dire de trop, rien, probablement, tellement il est inutile de s’appesantir plus sur ce roman qui plaira aux inconditionnels de l’auteur et du personnage, mais qui est déconseillé aux béotiens désireux de découvrir la plume de Dard

Au final, quand Frédéric Dard se contente juste d’être bon, il est forcément décevant, mais mieux vaut être déçu par cet auteur que par un autre.

P.S. : Michel Gourdon, l’illustrateur de la couverture, n’a probablement pas dû lire le livre ou alors s’est-il servi d’une ancienne illustration, car le personnage kidnappé ici n’a rien avoir avec le portrait de Berthe Bérurier.