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Il est assez rare que je choisisse un livre uniquement pour sa couverture et, pourtant, c’est un peu beaucoup le cas pour ma lecture du jour : « Un kimono pour linceul ».

Effectivement, passionné de cinéma asiatique, dont les films de sabres japonais (« Les 7 samouraïs » d’Akira Kurosawa est l’un de mes films préférés et la série des « Zatoichi » avec Shintaro Katsu a influé plus que raisonnablement sur mon existence), je ne pouvais passer devant un livre avec une telle couverture sans m’arrêter.

J’en cite au passage l’auteur, Jef Caïazzo.

Bien entendu, malgré une illustration aussi attirante, encore fallait-il que le sujet du roman corresponde à mes goûts : récit policier de langue française. Et c’est heureusement le cas puisque le roman est signé Jean-Michel Leboulanger (peut-on trouver nom plus français que celui-ci ?) et que l’histoire couvre des sujets divers tels la vengeance, des crimes, des violences, des vols, des disparitions, des agressions, des recherches, le monde des yakuzas…

On notera au passage que l’auteur semble avoir voyagé plusieurs fois au japon.

Enfin, le roman a été édité avec au moins deux autres couvertures bien moins belles que celle-ci.

Un kimono pour linceul :

« Un coup de poing n’aurait pas été plus violent ni brutal. Les jambes molles, Gutxi s’adossa contre un mur, le souffle coupé. Ce n’était pas tant le portrait souriant de Tamae qui le troublait, que l’enfant de quelques mois assis sur ses genoux. Gutxi venait de se découvrir un fils ? »Après vingt ans d’exil, Gutxi, un ancien terroriste basque, revient au pays des extrêmes, un Japon violent sous ses dehors polis. Condamné par les médecins, il souhaite finir ses jours dans ce lieu où il a laissé ses souvenirs et sa vie, de rares instants de bonheur pourtant liés à l’univers trouble des Yakuza. Il n’aspire plus qu’à la paix. Mais certains ne l’ont pas oublié ?

Gutxi est un ancien membre de l’ETA qui, jadis, vivait au Japon pour négocier des armes pour son père, violent chef du mouvement basque. Là-bas, il y rencontra la jeune et belle Tamae dont il était fou amoureux, mais, lors d’un retour au pays pour s’expliquer avec son père, il fut arrêté par la police espagnole lors d’une descente musclée et sanglante. Arrêté dans un état grave, Gutxi se rétablit en prison et y passe un long séjour. À sa sortie, il apprend que Tamae est mort voilà des années et il est expulsé en Amérique du Sud.

Mais la vie de Gutxi bascule à nouveau quand il apprend qu’il est atteint d’une maladie grave et incurable (ne me demandez pas laquelle, l’auteur ne la nomme jamais) aussi décide-t-il de finir ses jours au japon, le seul endroit où il a vécu heureux.

Cependant, à peine arrivé, l’oncle de Tamae, devenu Oyabun, le fait convoquer brutalement pour lui demander (mais a-t-il vraiment le choix) de retrouver Shugo, le fils adoptif de sa fille qui a disparu avec une grosse somme d’argent appartenant au clan. Ikeda donne deux sources de motivations à Gutxi. La première : s’il échoue, il mourra dans d’atroces souffrances. La seconde : Shugo est le fils de Tamae, tombée enceinte avant son départ pour l’Espagne sans qu’il le sache…

Disons-le tout de suite, s’il n’y avait pas eu la couverture, jamais, avec une telle 4e, je n’aurais ouvert ce livre malgré la visite au japon.

Heureusement, Jef Caïazzo a fait du bon travail.

Je dis « heureusement », car, vous l’aurez compris, ma lecture a été plutôt agréable.

D’abord, commençons par les points positifs.

Ma première crainte, dès le début, était que l’auteur ne s’appesantisse sur le passé de Gutxi pendant des pages et des pages. Il faut dire qu’il y avait des années à couvrir et que les évènements pouvaient mériter un traitement plus long.

Heureusement, ce ne fut pas le cas et J.M. Leboulanger survole le tout en quelques lignes permettant au lecteur et au personnage d’atterrir très vite au Japon.

La seconde crainte était que l’auteur ne soit pas capable de dépeindre un Japon convaincant. Il faut dire que le peuple japonais est d’une complexité déconcertante où les apparences sont souvent trompeuses et où les extrêmes se côtoient. Respect, obéissance à l’extrême, volonté excessive de ne pas se faire remarquer et d’entrer dans un moule contraignant à la limite du sadisme cachent des côtés bien plus sombres où toutes les perversités sont mélangées. Cette duplicité volontaire ou involontaire, Akira Kurosawa la cernait assez bien dans « Les 7 samouraïs » alors que tel n’était pas le sujet principal du film, aussi bien dans l’attitude des paysans que dans celles des samouraïs, le personnage de Toshiro Mifune (l’un des plus grands acteurs de tous les temps) faisant parfaitement le lien entre les deux mondes.

Et il faut dire que l’auteur parvient à saisir à la perfection un monde entre clichés obligatoires, vision de carte postale, et, probablement réalité bien moins glorieuse et flamboyante.

Autre point positif, mais qui est aussi un point faible, la mise en avant du peuple Aïnou, un peuple que je ne connaissais pas et qui est au japon un peu ce que les peaux rouges furent à l’Amérique du Nord. Je fais ce parallèle, car je ne peux m’empêcher de penser, sans cesse, que Japonais et Américains sont les deux faces d’une même pièce. Ce rapprochement est d’autant plus juste que, comme les Américains avec les Indiens, les Japonais ont exterminé les Aïnous, parqué les survivants, les traitant comme des parias sur leurs propres terres…

Enfin, en point positif, on notera la plume de l’auteur. Plume très agréable, sachant aussi bien séduire lors des moments plus poétiques et les descriptions que dans les instants plus tendus et plus rythmés.

Mais, si je pointe les côtés positifs du roman, vous comprendrez que je considère qu’il y en a également des négatifs.

Et, parmi ces aspects moins appréciables, je noterai en premier le scénario.

Non pas que celui-ci soit inintéressant, mais il a tendance à s’appuyer sur des facilités, sur des hasards, et des rebondissements prévisibles dont, notamment, le final très « cinéma » non pas dans son aspect visuel, mais dans sa moralité.

Tout d’abord, et surtout, on s’étonnera que le médecin qui s’occupe de lui au japon, une belle jeune femme libanaise ayant quitté son pays en guère puisse s’amouracher d’un ancien terroriste vieillissant et moribond.

Puis il faudra passer sur le tremblement de terre opportuniste, l’ours bienvenu, le fait que Gutxi, pour un mourant, est un être très résistant.

Et, enfin, le rebondissement final hollywoodien que je vous laisse découvrir.

Mais on regrettera également que l’auteur ne se penche pas plus sur les Aïnous et sur l’affiliation qu’il cite entre ceux-ci et le peuple basque.

Effectivement, cette relation aurait mérité, si ce n’est d’être approfondie dans le roman, d’être un peu plus explicitée dans des bonus afin de préciser sur quoi s’étayait cette hypothèse qui, dans le roman, est avérée.

On pourra reprocher également à l’auteur de faire se croiser deux enquêtes parallèles (voire même trois) comme le font trop souvent les auteurs contemporains de romans policiers. Mais également de survoler totalement l’intrigue la plus violente, importante, et sûrement la plus intéressante avec celles de meurtres d’immigré(e)s chinois. Ce sujet qui pouvait donner un excellent roman policier à suspens est totalement mis de côté alors qu’il est le chaînon central, à l’origine, de l’histoire, puisque la raison de la disparition de Shugo. Or, cette affaire qui est à la fois un sujet de société, mais également totalement représentatif de la dichotomie japonaise que j’évoquais plus haut est réduite à sa portion congrue au profit des intrigues médicalo sentimentales de Gutxi.

Et donc, enfin, ce fameux rebondissement final assez discutable…

Cependant, ces quelques défauts, du moins, à mon sens, n’empêchent pas que j’aie vraiment apprécié cette lecture pour toutes les raisons évoquées même si je dois bien avouer que je ne me suis jamais vraiment attaché au héros de l’histoire, ce qui fait que je n’ai jamais réellement tremblé pour lui.

Au final, un bon roman qui parvient à restituer l’ambiance complexe d’un japon aux multiples facettes pas toutes très glorieuses à travers une histoire principale moins intéressante que celles subalternes.