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Je poursuis des enquêtes de l’extravagant A. B. C. Mine (pour Annibal Blaise Cyprien), un sympathique et rondouillard rentier quinquagénaire qui aime se mêler des affaires des autres, surtout quand elles reposent sur des crimes.

L’auteur, Maurice Lambert (1900 - 1968), alias Géo Duvic, était également journaliste spécialisé dans l’art de la pêche.

Maurice Lambert se consacra principalement à la littérature populaire fasciculaire (même s’il s’exerça dans d’autres styles). Et c’est à travers les excellentes enquêtes du commissaire Mazère et puis de l’inspecteur Machard que j’ai découvert l’auteur, sa plume et, surtout son talent.

Car, Maurice Lambert, jusqu’à présent, ne m’a jamais déçu et m’a démontré qu’il avait une parfaite maîtrise du format fasciculaire 32 pages, un format très contraignant dans lequel très peu d’auteurs se sont épanouis (Charles Richebourg, René Byzance, J. A. Flanigham…)

Contraignant, car en 10 à 12 000 mots, il est extrêmement complexe de proposer des personnages denses, une intrigue digne de ce nom, une plume et de proposer la narration idoine, généralement linéaire.

Si, jusqu’à présent, malgré des personnages un peu classiques, Maurice Lambert était parvenu à offrir aux lecteurs de véritables romans policiers en condensés, avec tout ce qu’il faut dedans, une histoire, des rebondissements, de multiples suspects et une révélation finale, avec les aventures d’A. B. C. Mine, il ajoute à toutes ces qualités, celle d’un personnage complexe, sympathique, attachant, drôle…

« Le lecteur mécontent » est paru en 1945 dans la « Collection Rouge » des éditions Janicot, sous la forme d’un fascicule de 32 pages double-colonne contenant un récit indépendant de 12 800 mots.

LE LECTEUR MÉCONTENT

On vient d’assassiner le célèbre romancier Alcide Bourgeois. Le crime est signé : « Le lecteur mécontent ».

Le commissaire Fantin est chargé de l’enquête et, comme toujours, A. B. C. Mine, le quinquagénaire rentier rondouillard est dans ses pattes.

Le lendemain, un second écrivain est étranglé de la même façon, avec une cordelette de soie. Un message identique est découvert sur le corps.

Qui est le lecteur mécontent ? Qu’elles sont ses motivations ? Le policier et le détective demeurent dans le flou.

Soudain, A. B. C. Mine, se souvenant d’un reportage sur la chasse aux tigres vu au cinéma, propose de piéger le tueur. Encore faut-il trouver l’auteur qui jouera la chèvre…

Encore une fois, A. B. C. Mine se trouve chez son voisin et ami écrivain afin de profiter de sa compagnie, mais aussi de ses bonnes bouteilles.

L’ami (jamais nommé) a écrit et décrit de nombreux meurtres dans ses pages, mais a-t-on déjà essayé de l’assassiner, lui ? Lui demande Mine. En tout cas, lui a enquêté sur une affaire dans laquelle un écrivain célèbre de romans policiers avait été étranglé et sur lequel on avait trouvé un message signé : Le lecteur mécontent.

Alors, il avait dû enquêter avec son ami le commissaire Fantin, mais, bien vite, un second écrivain était retrouvé étranglé à son tour.

Sans piste, les deux enquêteurs décidaient alors de planquer chez le plus célèbre auteur de polars encore vivant afin de piéger le meurtrier…

Je retrouve avec plaisir A. B. C. Mine en souhaitant d’ores et déjà avoir la chance de découvrir d’autres enquêtes du personnage dans les textes de l’auteur que je ne possède pas encore (à condition de les trouver), car voilà la troisième et dernière enquête à me mettre sous la dent (me restera deux très courts textes publiés dans des fascicules-recueils).

A. B. C. Mine est fidèle à lui-même dans cette enquête. Débonnaire, souriant, l’air niais, semblant ne rien comprendre, il s’amuse comme un petit fou dans cette histoire de lecteur assassinant des écrivains de romans policiers.

Les suspects s’enchaînent, les pistes également, et pendant que Fantin part de droite et de gauche, Mine, lui, le conforte dans ses choix, mais prend d’autres chemins.

Certes, l’intrigue est un peu tirée par les cheveux et la résolution s’appuie un petit peu sur le hasard, mais le personnage emporte suffisamment l’adhésion pour faire passer cette petite pilule.

L’idée de base est intéressante (pour l’époque), des auteurs ayant pour métier de coucher des meurtres sur papier qui, à leur tour, sont victimes d’un meurtrier. Celle d’un lecteur en colère l’est tout autant.

Pourtant en moins de 13 000 mots on se doute que Maurice Lambert ne va pas pouvoir exploiter ces idées correctement et il a la bonne idée de ne pas tenter l’expérience.

Si dans les enquêtes de Mazère et Machard, les intrigues étaient le point fort (pour des fascicules de 32 pages), dans celles de A. B. C. Mine, l’atout est incontestablement ce personnage dichotomique, dont l’apparence est très éloignée de ce qu’il est au fond de lui.

Si dans les deux premières enquêtes A. B. C. Mine avouait à demi-mot qu’il avait fait partie de l’administration sans en citer le service, on apprend là qu’il faisait partie de la P.J.

On retrouve l’idée de « cambriolage moral », c’est-à-dire l’art de voler les informations aux gens dans des discussions qui ne ressemblent en rien à des interrogatoires, mais dont le but est tout de même de faire cracher l’autre. Ce « cambriolage moral » comme le nomme A. B. C. Mine, on le retrouvait déjà, avec plus de fantaisie, dans les méthodes de Marius Pégomas de Pierre Yrondy, puis, plus tard, avec plus d’empathie et d’apathie chez le commissaire Maigret, de Georges Simenon ou encore le commissaire Troufflard de René Byzance.

Sauf que chez Mine, c’est son flot de paroles et sa bonhomie qui endorment l’autre et le poussent à ne pas se méfier ni à contrôler ses propos.

Bien évidemment, le lecteur, content, celui-là, aura le droit aux fausses pistes, aux rebondissements et même à un double rebondissement final. Quoi demander de plus ?

Au final, l’auteur démontre une maîtrise parfaite du format et du genre et, en plus, met en scène un personnage à la fois drôle, sympathique, attachant, atypique et compétent. Excellent !