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Dans mon esprit (un peu trop étriqué, parfois), André Héléna était avant tout un auteur, sous pseudonymes, de petites séries policières telles « La Môme Patricia », « La Môme Murielle » ou encore « Maître Valentin Roussel ».

D’ailleurs, le seul titre que j’avais lu de cet auteur faisait partie de cette dernière série et ne m’avait pas particulièrement enthousiasmé.

C’est dire que j’avais du mal à entendre les comparaisons que certains lecteurs faisaient avec Léo Malet qui, selon moi, était d’un tout autre gabarit.

Pourtant, le titre « Massacres à l’anisette » me fit de l’œil à cause d’une fausse image qu’il évoquait stupidement en moi (des gens se tuant à se lançant des bouteilles d’anisette) me laissant imaginer un récit décalé et empreint d’humour. Quelle erreur !!!

André Héléna, est né à Narbonne en 1919 et mort à Leucate en 1972.

Il est l’auteur d’une bibliographie imposante, composée de récits policiers, mais également érotiques et, ce dont je me doutais moins, de romans noirs.

Et « Massacres à l’anisette » paru en 1955 et signé du pseudonyme de Kathy Woodfield, s’inscrit dans cette dernière mouvance, c’est dire s’il n’allait pas être décalé ni drôle.

Massacres à l’anisette :

Cinq Français font du trafic de drogue entre Pigalle et Barcelone.

Dans la ville espagnole, alors qu’ils sont chargés de livrer la marchandise contre paiement, trois d’entre eux tombent dans une embuscade, l’un se fait tuer tandis que les deux autres s’échappent en abandonnant la came.

Que faire ?

Tandis que Grégoire, l’un des 4 rescapés, s’en va chez un ami espagnol pour se procurer des armes afin de venger son ami et récupérer leurs biens, les trois autres décident de se barrer et rentrer en France accompagnée de deux jeunes femmes espagnoles dont l’une est la copine de Grégoire.

À son retour au lieu de rendez-vous, Grégoire comprend qu’il a été abandonné par ses potes, sa gonzesse et qu’il se retrouve seul et sans pognon.

Que faire ?

Mener seul sa vendetta contre la bande les ayant doublés et, ainsi, se faire vengeance tout en espérant récupérer un maximum de pognon…

Des Français dans les quartiers interlopes de Barcelone, sans papiers, chargés de vendre de la drogue, mais se faisant flouer par le gang espagnol chargé de leur acheter la came. Un mort, des potes qui s’enfuient sans attendre le retour de Grégoire, qui était parti acheter des flingues pour récupérer la came…

Grégoire, seul, sans tune, dans une ville qu’il connaît peu, mais qui crie tout de même vengeance. Une descente en enfer sanglante dans laquelle personne n’en sortira indemne.

Bref, André Héléna nous propose un récit noir de chez noir sans la moindre once d’humour et où le titre prend tout son sens dans le fait que l’anisette est la boisson phagocytée par tout ce petit monde qui va finir par s’entretuer.

Héléna nous dépeint une ville, des quartiers louches, un climat oppressant par sa chaleur, un milieu sans foi ni loi.

Si je n’avais pas compris pourquoi certains rapprochaient Héléna de Malet, maintenant, j’ai saisi tant ce roman n’est pas sans me rappeler les récits de la Trilogie Noire de Léo Malet, tant dans la noirceur de l’histoire que dans le désespoir et la destruction programmée des personnages (autodestruction, parfois).

C’est noir, c’est glauque, c’est violent, sanglant, et entre en adéquation avec deux des titres de la fameuse Trilogie de Malet « La vie est dégueulasse » et « Le soleil n’est pas pour nous ».

Effectivement, la vie est dégueulasse et les personnages sont à l’image de cette vie et, pour les Français, il ne fait pas bon aller sous le soleil espagnol.

Héléna nous fait donc voyager dans des quartiers que le lecteur de romans noirs français de l’époque n’est pas habitué à visiter, ceux des bas-fonds barcelonais, alors qu’il est plus accoutumé à Pigalle ou Barbès.

Les us changent, les coutumes également, même si, au fond, les esprits demeurent les mêmes et qu’il est autant improbable de vieillir dans un monde comme dans l’autre.

Pas convaincu par la plume d’André Héléna quand il se cachait sous Noël Vexin, je le suis bien davantage quand il revêt les oripeaux de Kathy Woodfield même si j’ai eu un peu de mal à entrer dans le roman du fait d’une intrigue un peu trop simple et linéaire.

Mais une fois Grégoire livré à lui seul, la simplicité de l’intrigue sert la démarche de Grégoire et je fus embarqué dans les ruelles crasses du vieux Barcelone, étouffé par l’ambiance chaude et collante, écrasé par autant de rage et de violence.

André Héléna ne nous propose pas des portraits de truands classieux, au code d’honneur élevé en étendard, à la verve cinglante.

Non, personne ne sort grandi de l’affaire et même ceux qui, d’abord, faisaient montre d’un certain aura et devenaient attachants, finissent par sombrer dans la même fange à l’image de José, qui semble s’inspirer du scorpion de la fable qui demande à la grenouille s’il peut traverser la rivière sur son dos. Celle-ci accepte, car si le scorpion la piquait, cela reviendrait pour lui à se noyer et, pourtant, au milieu de la traversée, le scorpion pique la grenouille. Quand celle-ci lui demande la raison de son geste, le scorpion lui répond que c’est dans sa nature.

Seul le personnage de Grégoire parvient à devenir attachant même si, au fond, il n’est ni pire ni meilleur que les autres… juste différent, guidé par autre chose…

La plume d’Héléna est au diapason de son récit et se révèle très agréable. Une surprise comparée à ma précédente lecture.

Au final, un roman noir, désabusé, violent, sanglant, à l’image de la fuite en voiture des potes de Grégoire. À découvrir pour se faire une autre idée de la plume d’André Héléna.