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En tant que passionné de littérature populaire fasciculaire policière, quand je cherche un titre à lire, mon premier réflexe est de me tourner vers les éditions Ferenczi, l’un des éditeurs les plus prolifiques en la matière qui, à travers quelques collections cultes comme « Le Roman Policier », « Police et Mystère », « Police », « Crime et Police », « Le Verrou » et j’en passe et des meilleurs.

D’ailleurs, ces collections suffiraient à elles seules à assouvir mes besoins, fortes qu’elles sont de plus d’un millier de titres cumulés.

Mais je n’oublie pas que si la littérature fasciculaire est peuplée d’auteurs anonymes, elle l’est tout autant de petits éditeurs ou d’obscures collections, bien souvent éphémères.

C’est le cas de la « Collection Vidocq » des éditions l’Étrave (un éditeur qu’il est un brin complexe d’identifier), une collection qui regroupa, en 1943, 11 fascicules de 32 pages dont la plupart des auteurs sont inconnus exceptés Jacques Cézembre (André Reuzé), Maurice-Bernard Endrèbe et Rémy Lambert (Jean Allary).

C’est ce dernier auteur qui m’intéresse aujourd’hui puisqu’il signe le 5e titre de la collection (qui n’a aucun rapport avec Vidocq, malgré son intitulé) : « La maison de la chouette », un fascicule, donc, de 32 pages contenant un récit indépendant de presque 12 500 mots.

LA MAISON DE LA CHOUETTE

Le commissaire Poivre est chargé de l’enquête sur la mort suspecte de la vieille mademoiselle Rochebrune, dans sa villa isolée La Griffolle.

Il arrive par une nuit pluvieuse dans le village le plus proche, mais, l’hôtel étant plein, il se voit conseiller d’aller habiter chez le professeur Vaugard, un excentrique passionné d’ornithologie.

Désireux de commencer ses investigations au plus tôt, à peine ses valises déposées, le policier se rend à La Griffolle pour y faire les premières constatations…

Bien vite, le commissaire Poivre se met à suspecter tout le monde, depuis le jardinier qui a signalé le décès, jusqu’à la femme de journée, la dame de compagnie de la défunte… et même son propre logeur…

Mlle Rochebrune, une vieille impotente, est retrouvée morte, dans son fauteuil, par son jardinier venu lui apporter, comme tous les soirs, à la tombée de la nuit, quand la vieille dame le sonne, une lampe pétrole.

La police prévenue, c’est le commissaire Poivre qui est chargé de l’enquête immédiatement et il débarque, en pleine nuit pluvieuse, dans le village de la défunte.

Arrivé à l’hôtel, celui-ci est plein et le tenancier lui conseille d’aller frapper chez le professeur Vaugard pour y trouver une chambre chez l’habitant. À peine sa valise déposée, Poivre se rend à pied, par les chemins boueux, jusqu’à la villa du crime afin de faire ses premières constatations avec le gendarme qui a débuté l’enquête.

Sur place, il comprend très vite que le nombre des suspects est limité. À l’heure du crime, seuls le jardinier et la femme de journée étaient présents. La demoiselle de compagnie se trouvait en ville et d’après les deux témoins, personne n’a pu entrer ou sortir entre le moment où Mlle Rochelaure a sonné pour avoir sa lampe et le moment où le jardinier est entré dans sa chambre.

Pourtant, très vite, Poivre se met à mettre en doute les témoignages des deux personnes et à les suspecter, ainsi que la demoiselle de compagnie et même le professeur Vaugard, un excentrique passionné d’oiseaux rapaces…

Je ne le répéterais jamais assez, le format fasciculaire (notamment le 32 pages ou moins) est un format particulier très difficile à maîtriser et dans lequel il plus qu’ardu d’y exceller.

Certains auteurs y sont parvenus (J. A. Flanigham, Charles Richebourg, René Byzance, Maurice Lambert…), mais, dans l’ensemble, les auteurs se contentaient souvent de proposer le strict minimum, c’est-à-dire une petite histoire pas déplaisante à lire, mais qui ne se démarquait des autres ni par ses personnages, ni par son intrigue et encore moins par son ambiance.

Rémy Lambert, alias Jean Allary, malgré son incontestable érudition, ses quelques études et rares romans, semblait pourtant un novice dans le récit fasciculaire quand il écrivit « La Maison de la chouette ».

Et pourtant, force est de constater que pour un galop d’essai, il signa là une course honorable, parvenant, dès les premiers mots de son récit, à instiller une ambiance, si ce n’est délétère, du moins où l’étrangeté de mêle à la suspicion.

Certes, la nuit pluvieuse aide à mettre en place cette atmosphère, mais, en quelques lignes, de par le comportement légèrement étrange de certains personnages (le gamin qui se barre sans attendre son pourboire après avoir mené le policier chez le professeur ; le jardinier qui refuse de croire à un crime contre toute évidence ; le professeur Vaugard, étrange par sa passion, capable d’être aussi désagréable qu’avenant…) et de par sa plume, l’auteur propose une véritable ambiance mystérieuse et pesante, contrastant à merveille, parfois, avec quelques envolées lyriques et poétiques.

Alors, oui, puisque tout ne peut être parfait dans le monde du fascicule de 32 pages, tout apport d’un côté se paie par un manque d’un autre et l’on pourra reprocher à l’intrigue de manquer d’un peu de crédibilité, aux personnages d’avoir, sans raison, des comportements décalés et au policier de résoudre le crime un peu trop facilement.

Mais, voici un format où le lecteur ne peut pas se montrer trop exigeant et le plaisir de lecture inhérent de cette ambiance particulière est suffisant à faire pardonner le reste.

Car, il est évident, à la lecture de « La maison de la chouette » que Jean Allary avait un réel don et une réelle maîtrise à la fois du format et du genre et l’on peut regretter amèrement qu’il ne s’y soit pas adonné plus souvent.

Au final, une très bonne surprise que ce récit doté d’une réelle ambiance, chose rare dans le monde fasciculaire, et d’une histoire plaisante à lire menée d’une plume agréable.