Couv4

Henry Musnik (1895 - 1957) fut un des incontournables piliers de la littérature populaire fasciculaire française (bien que né au Chili) de par son immense production dont il est assez difficile d’établir une liste exhaustive, la faute aux nombreux pseudonymes utilisés par l’auteur.

Entre le début des années 1930 jusqu’à sa mort, Musnik destina ses récits principalement à des collections de fascicules 32 ou 64 pages et dans les genres policier et aventures (mais pas que).

Pour multiplier les contrats, Musnik gonfla artificiellement sa production en recyclant certains de ses textes, souvent en se contentant de changer les noms des personnages et de prendre un autre pseudonyme pour les proposer à un autre éditeur (sans compter des rééditions chez un même éditeur).

Mais, en épluchant son œuvre, on découvre, au tout début des années 1950 une série de 4 romans de plus de 80 000 mots développée pour la « Bibliothèque Mystère » des éditions Ferenczi : « Mandragore », qu’il signe de son vrai nom…

« Rapaces dans l’ombre » est la 3e aventure de Mandragore, un gentleman cambrioleur qui se nomme Gérard Nattier et qui a pour comparse son serviteur et ami Joseph Bloque. 

RAPACES DANS L’OMBRE

L’inspecteur Silot est chargé d’une nouvelle affaire, le cambriolage de la bijouterie Dormier et Treslin.

Les voleurs ont pénétré dans la boutique par l’appartement du dessus, après avoir ficelé un domestique et percé un trou dans le plancher.

Nul doute pour le policier, bien que les coupables aient signé leur crime par une carte de visite au nom du Vautour, MANDRAGORE, son ennemi juré, est l’instigateur du coup. Preuve en est, Gérard Nattier alias MANDRAGORE est proche du fils Dormier…

Et c’est justement parce que Gérard Nattier s’est lié d’amitié pour le jeune homme qu’il entre dans la partie quand le père Dormier succombera à un empoisonnement.

Dès lors, une lutte acharnée va s’engager entre la bande du Vautour et celle de MANDRAGORE…

On a cambriolé la bijouterie Dormier et Treslin en pénétrant par l’appartement d’un général à la retraite se situant juste au-dessus et dans le plancher duquel on a fait un grand trou.

Fallait-il que les cambrioleurs soient bien renseignés.

Pour l’inspecteur Silot, chargé de l’enquête, il ne fait nul doute que l’instigateur de ce coup-là ne soit son ennemi de toujours, l’insaisissable Mandragore. Mandragore qui, il le sait, n’est autre que Gérard Nattier, tennisman reconnu, homme de société, journaliste à ses heures.

Mais jamais il n’a obtenu la moindre preuve contre lui. Et ce n’est pas dans cette affaire qu’il y parviendra, car, finalement, ce n’est point Mandragore, mais Le Vautour, le chef d’une nouvelle bande de criminels, qui a monté le coup. La preuve, les voleurs ont laissé un mot signé.

Mais qu’importe, Silot est persuadé que Le Vautour est Mandragore et que Mandragore est Gérard Nattier, donc que Le Vautour est Gérard Nattier.

Mais il ne se doute pas que Gérard Nattier s’est pris d’amitié pour le fils Dormier et que, quand son père sera lâchement assassiné par Le Vautour, Mandragore entrera alors dans une lutte acharnée contre son « confrère ».

Henry Musnik, que je pensais cantonné à la littérature fasciculaire, et que j’imaginais incapable de performer sur de longs formats, démontre, avec cette série, qu’il pouvait proposer de vrais bons longs romans policiers.

Cependant, quand on se penche plus sur l’entièreté de sa production (tâche quasi impossible à faire, d’ailleurs), on se rend compte alors de la façon dont il mit en œuvre la série « Mandragore ».

Tout d’abord, impossible de ne pas constater que les personnages sont très inspirés d’une autre série de l’auteur : « Jack Desly ».

Cette série de fascicules de 64 pages développée pour la collection « Police et Mystère » des éditions Ferenczi, vers la fin des années 1930 et signée Claude Ascain, met en scène un gentleman cambrioleur, Jack Desly et de son fidèle serviteur annamite, Nan Dhuoc. Jack Desly a pour ennemi juré l’inspecteur Arthème Ladon, un policier qui sait que Jack Desly est un voleur, mais n’arrive jamais à le prouver.

On retrouve exactement le même schéma dans « Mandragore ».

Exit Jack Desly, bienvenue Gérard Nattier. Nan-Dhuoc, l’Annamite, est remplacé par Joseph Bloque. Pourtant, les deux personnages sont les sources de la pointe d’humour des récits, l’un de par son français approximatif et ses réactions pragmatiques, l’autre par sa gouaille et ses expressions loufoques du genre : « Nom d’un chausse-pied en jujube ! » ou encore, « Nom d’un parallélépipède ovoïde !... » et bien d’autres.

Quant à l’inspecteur Arthème Ladon, il trouve son substitut dans l’inspecteur Silot avec lequel il partage un long appendice nasal (en plus de ses erreurs successives).

Rien de très innovant, donc, dans les personnages (qui sont déjà des succédanés d’un Robert Lacelles, autre personnage de l’auteur et, tous, d’Arsène Lupin, le héros de Maurice Leblanc.).

Par contre, on peut se dire que, pour passer de textes de 10 ou 18 000 mots à un roman de plus de 80 000 mots, l’intrigue, elle, doit être bien différente de celles usuelles utilisées par l’auteur.

Oui… mais non… enfin, pas vraiment.

Effectivement. Si on lit un épisode de « Mandragore » sans connaître la production de l’auteur, on se dit que Musnik livre là un bon roman plein d’actions, d’humour et, au final, très agréable à lire.

Oui.

Mais si on a lu beaucoup de récits policiers de l’auteur, alors, à la lecture de « Mandragore » on se rend compte que l’auteur, pour écrire plus vite, n’a pas hésité, ici aussi, à faire du recyclage.

Recyclage de personnages, donc, comme précisé plus haut, mais également de bouts d’intrigues ou de textes d’autres de ses récits.

Ainsi, dans le premier épisode, on peut reconnaître certains passages d’épisodes de la série de Jack Desly. Je pense, par exemple, à la scène de la plage, avec le prof de gym de « Rendez-vous sur la plage », une aventure de Jack Desly.

Dans l’épisode du jour, l’intrigue autour de la mort par empoisonnement du père Dormier est puisée dans le fascicule « Potion N° 18 099 », paru en 1941 dans la collection « Police Express ».

Nul doute qu’en fouillant un peu plus la production de l’auteur on ne découvre d’autres passages ou bout d’histoire piochés ici ou là pour composer tel ou tel épisode de « Mandragore ».

Et, quand on constate cela, on se rend alors compte que les épisodes semblent fonctionner comme des puzzles construits à partir de bouts d’histoires et de textes, mais de façon très intelligente et sans que cela ne nuise au plaisir de lecture.

Incontestablement, Henry Musnik était à la fois malin, malicieux et intelligent.

Bref.

Revenons à l’épisode du jour.

Comme souvent dans les aventures d’un gentleman cambrioleur, celui-ci va avoir affaire à un confrère-ennemi (on retrouve le même principe dans la série « Jack Desly » de l’auteur, mais aussi dans « Mister Nobody » d’Edward Brooker, tout comme on avait pu le constater avec Arsène Lupin).

Cette lutte entre deux esprits éclairés va s’étirer sur plus de 80 000 mots à travers plusieurs scènettes dont l’enchaînement laisse penser que l’auteur a recyclé des passages de plusieurs de ses titres et nuit un peu à la fluidité de l’ensemble.

Si Silot et, peut-être, Gérard Nattier peinent à deviner qui se cache derrière le fameux Vautour, le lecteur ne tarde par à identifier le coupable tout en espérant, jusqu’à la révélation finale, que l’auteur l’aura finalement piégé pour lui livrer un autre nom.

Est-ce le cas ? Il vous faudra lire les 80 000 mots pour le savoir, je ne suis pas une balance.

On retrouve avec plaisir les personnages des épisodes précédents (Nattier, Bloque, Frintot, d’un côté, Silot, de l’autre) et on peut imaginer que la bande à Mandragore va adopter un nouveau membre (réponse dans le prochain épisode qui se trouve être également le dernier).

Bien évidemment, c’est Joseph Bloque qui apporte la touche d’humour avec ses expressions loufoques et on se prend à en redemander tant elles sont aussi savoureuses qu’abstraites.

Au final, un récit manquant un peu de fluidité du fait de l’impression d’un canevas de morceaux d’autres textes, mais qui s’avère tout de même très plaisant à lire, notamment grâce aux jurons de Joseph Bloque.