41vlY8A24fL

Il est assez rare que je connaisse un auteur de visu avant de lire un de ses romans.

La raison principale est que je croise rarement des auteurs, à part dans les manifestations littéraires de la région auxquelles participent principalement et presque exclusivement des auteurs locaux.

Et, comme je lis assez peu d’auteurs terroirs, c’est-à-dire des auteurs publiés par des éditeurs des Pyrénées-Orientales, ceci explique cela.

Non pas que je boude les petits éditeurs, mais, déjà, pour le plaisir, à de rares exceptions près, je ne lis qu’au format numérique, et les petits éditeurs de la région, jusqu’à récemment, boudaient ce format. De plus, quand un livre, un sujet, pouvait m’attirer, c’est alors le choix éditorial du format papier qui me dérangeait (trop petit, caractères minuscules, trop de césures…).

Bref.

Gill Graff est une romancière que je croisais (avant la pandémie) régulièrement sur les manifestations littéraires dans ma région, car auteur phare des éditions Mare Nostrum (qui a mis la clef sous la porte il y a 4 ans).

De sa production, un roman sort du lot, « Catalan Psycho », publié en 2008.

Apparemment, un roman qui a eu son petit succès comme me le démontrait le défilé, lors des salons de la région, des fans de l’auteur venu acheter son nouveau livre avec enthousiasme.

Il faudra un jour que je lise un de ses romans, me disais-je alors à l’époque. C’est aujourd’hui chose faite (mieux vaut tard que jamais).

« Céret Noir » est un roman paru en mars 2011 (la date aura peut-être un rapport avec une de mes critiques). 

Céret Noir :

Quand on perd une dent, l’usage veut qu’on la dépose dans un coffret ou sous son oreiller afin que la petite souris vienne en catimini l’échanger contre une pièce. Peut-être aurait-il mieux valu que Samuel, voyageur sans bagages, s’abstienne de perpétuer la tradition lorsqu’il dormait à la belle étoile, à Céret, sous le pont du Diable. Dans ce nouveau roman, Gil Graff se laisse aller au romantisme, certes sombre, et explore le pouvoir de l’écriture qui, les soirs de grisaille, brouille les contours du réel pour qu’advienne le surnaturel.

Samuel est un jeune SDF passionné de peinture et espérant, un jour, vivre de ses pinceaux.

Il débarque, en pleine nuit et à pied à Céret, une ville des Pyrénées-Orientales réputée, entre autres, pour être une ville d’art (en plus d’être la capitale de la Cerise et une ville de féria).

Il trouve refuge au pied du Pont du Diable, qui siège depuis des siècles à l’entrée de la ville et alors qu’il commence à s’installer dans son sac de couchage, il perd une dent. Quelques minutes plus tard, derrière une pierre d’une pile du pont, il découvre un coffret contenant 500 euros. En souvenir de sa jeunesse durant laquelle la souris ne passait jamais prendre ses dents perdues en laissant une pièce à la place, Samuel dépose sa dent dans le coffret et le remet à sa place. Dans la foulée, il est mordu au pouce par une chauve-souris.

Puis c’est un chat qu’il trouve dans son sac. Peu importe, cela ne l’empêche pas de dormir auprès du matou, mais, au petit matin, il retrouve celui-ci mort et, à côté, un autre billet de 500 euros.

Avec l’argent, il loue une petite chambre meublée afin d’être dans de meilleures dispositions pour peindre.

La nuit suivante, un papillon de nuit entre dans sa chambre. Au matin, Samuel retrouve le papillon écrasé sur un mur et un billet de 500 euros sur la table de nuit.

À chaque fois, en fin de journée, la morsure le démange et puis cette dent qui a miraculeusement repoussé… cela fait beaucoup.

Samuel commence à penser qu’il subit une malédiction qui lui apporte 500 euros chaque matin, mais au prix de la vie d’un être passant la nuit près de lui.

Aussi, quand il tombe amoureux de sa voisine de chambre, après l’avoir secourue, durant la nuit, alors qu’elle était en train de s’étouffer suite à une crise d’asthme, il se dit que jamais il ne pourra passer une nuit avec elle s’il ne parvient pas à briser le sort…

Difficile de résumer ce petit roman (moins de 35 000 mots) sans trop en dire.

Toujours est-il que l’intrigue s’appuie sur la légende qui donna son nom au fameux pont.

Il y a fort longtemps, les passerelles en bois permettant de traverser le Tech étaient à chaque fois emportées par les crues au point que les habitants décidèrent de faire ériger un pont en pierre à leurs frais. Mais tous les architectes refusèrent de s’y atteler, pensant le projet impossible à réaliser. Un seul accepta, mais son pont ne résista pas une première fois, puis une deuxième. Aussi, quand, menacé de pendaison et alors qu’il arrivait quasiment au terme de son travail, les flots emportent l’édifice, le jeune architecte décide de s’enfuir, mais le Diable croise sa route et lui propose, avant minuit, de reconstruire le pont à condition qu’on lui offre l’âme du premier qui l’empruntera.

Ainsi fut dit, ainsi fut fait sauf que l’architecte, ne voulant pas sacrifier un humain, se cache près du pont et, quand minuit sonne, lâche un chat sur l’édifice…

La première chose que je pourrais reprocher au roman, c’est que la couverture, en plus de ne pas mettre en lumière le fameux pont, est assez mensongère puisque l’éditeur l’inscrit dans une collection policière alors que l’histoire n’est clairement pas faite pour y être intégrée.

Malgré cela et le fait que je ne lise plus que du polar depuis de très nombreuses années, je dois bien avouer que je fus pris par le début de l’histoire. La raison en incombe autant à ma curiosité à connaître la suite qu’au cadre que je connais un peu pour participer chaque année à un salon littéraire à Céret (enfin, avant) ou bien y aller également tous les ans pour acheter une ou deux cagettes de cerises.

Mais il faut bien dire que le style de l’auteur n’est pas non plus étranger au fait que j’appréciais ma lecture.

Plutôt bien écrit, le roman prenait toute son ampleur grâce à la construction de l’histoire qui, si elle empruntait beaucoup aux sujets et ambiances chers à Stephen King, avait en plus l’avantage de jouer avec la fameuse légende entourant ce pont particulier.

Tout se retrouvait dans l’intrigue, mais avec une recette totalement différente, heureusement. Le pont, la pierre manquante (dans la légende, le Diable n’a pas totalement terminé le pont, il a oublié une pierre), le chat, la malédiction…

Mais plus encore que de se jouer de cette légende (comme l’architecte se joua du Diable), Gill Graff a la bonne idée de mettre en abîme sa mise en abîme grâce au personnage de Sam Polaris, un auteur vieillissant de romans gores à succès qui a raccroché sa plume depuis quelques années.

Si on rajoute à cela l’arrivée d’un 4e personnage, Farid, qui semble capable d’aider Samuel à contrer la malédiction, on se dit alors que tous les ingrédients sont réunis pour que l’intrigue prenne un essor insoupçonné, et se transforme en une histoire foisonnante que la taille du roman ne permet pourtant pas.

Et, effectivement, arrivé à quelques pages de la fin, on se demande comment l’auteur va gérer tout ce potentiel… mal, évidemment.

Mal, non, pas dans la fin elle-même qui aurait pu être intéressante si elle était intervenue après ait plus développé son histoire, ce qu’elle ne fit pas.

Pourtant, même si ce genre de roman se doit d’être court, celui-ci ne dépassant guère les 32 000 mots, il y avait encore de la place pour approfondir l’intrigue, permettre à Farid de mettre encore plus son grain de sel, à Samuel de tester diverses solutions pour contrer le Diable, à Alice (la voisine de chambre) de mieux connaître Sam Polaris, avec lequel elle semble avoir un lien tout particulier… et bien d’autres choses encore.

Alors ? Pourquoi cette fin débarquant de manière si abrupte ?

C’est là que la date d’édition peut être un indice.

Publié à la mi-mars, ce roman semble avoir été prévu pour la Sant Jordi 2011, la fête du livre, durant laquelle, chaque année, plusieurs salons littéraires sont organisés dans le département l’espace d’une semaine.

Mon hypothèse est que l’auteur a dû brusquer la fin de son roman pour tenir les délais nécessaires au travail éditorial et d’impression du livre pour qu’il soit prêt pour cet évènement.

Pour cela, il lui aurait fallu faire l’impasse sur tout un passage de son histoire.

Effectivement, j’ai du mal à croire qu’elle n’ait pas remarqué le potentiel qu’elle s’était offert avec cette double mise en abîme plus les deux personnages secondaires de Farid et Sam Polaris.

Dommage, vraiment dommage, car, bien exploité, cela aurait pu donner un excellent roman alors, que dans l’état, il n’est qu’un bon petit roman à la fin décevante.

J’aurai juste un petit bémol pour le début de l’histoire et notamment le passage du papillon de nuit.

Effectivement, tel quel, le sacrifice me semble acceptable, pour Samuel, afin de toucher 500 euros chaque matin. Il lui suffisait alors de faire un élevage d’un quelconque insecte pour en garder un près de lui chaque nuit afin de l’offrir au Diable contre rémunération. Je pense que, même hypersensible, on peut survivre à une telle offrande.

Au final, de bonnes idées, une bonne écriture, un bon cadre, de bonnes influences et inspirations, une double mise en abîme prometteuse et, patatras, c’est le drame.