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La littérature populaire fasiculaire policière est constituée de multiples collections chez divers éditeurs regroupant des textes de très nombreux auteurs aux destins divers et variés.

Cette diversité chez les écrivains se retrouve également chez les éditeurs, mais aussi dans les collections.

Certain(e)s auront eu une production conséquente, un succès évident, une célébrité notable.

D’autres, au contraire, ne laisseront derrière eux que quelques titres vite oubliés.

Si, pour les collections, on peut citer « Police et Mystère » des éditions Ferenczi, dans la première catégorie, « Vidocq » des éditions L’Étrave fera partie incontestablement de la seconde.

Effectivement, en 1943, la collection « Vidocq » ne proposa que 11 titres de 32 pages signés, pour la plupart, d’illustres inconnus.

Dans ces 11 titres, seuls trois auteurs ne sont pas des inconnus : Rémy Lambert (Jean Allary), Maurice-Bernard Endrèbe et Jacques Cézembre (André Reuzé).

Jacques Cézembre, de son vrai nom André Reuzé (1885-1949), signe deux titres dans la collection : « Meurtre sans victime », le n° 7 et le dernier, « La Maison des pendus ».

Si son nom ne dit plus grand-chose aux lecteurs actuels, l’écrivain eut pourtant un grand succès, notamment pour son tout premier roman d’aventures, « Les cinq gentlemen maudits », paru dans Le Journal des Voyages en 1913.

Ce roman fut adapté au cinéma trois fois, en version muette en 1920 et deux fois par Julien Duvivier en 1931 et 1932, la première fois en français, la seconde en allemand.

« Meurtre sans victime » a été publié, à l’origine, sous la forme d’un fascicule de 32 pages contenant un récit indépendant d’environ 12 500 mots en 1944.

MEURTRE SANS VICTIME

La retraite de Amédée Tessart se déroule au calme, à la campagne, auprès de son acariâtre Ernestine. Aussi passe-t-il son temps en promenade où dans son jardin.

Depuis peu, une de ses occupations consiste à se poser des questions sur Varnier, son nouveau voisin, un ancien acteur qui, ces derniers jours, reçoit en catimini une dame élégante.

Bientôt, le comédien lui confie que sa visiteuse est sa femme, de vingt ans sa cadette, dont il est séparé. Mais leurs relations sont tendues, les disputes fréquentes.

Un matin, Tessart est témoin d’une prise de bec plus véhémente que les autres dans la tonnelle de Varnier. Des cris, des coups de feu… l’artiste apparaît affolé, il vient d’abattre son épouse.

Tessart se précipite alors à la gendarmerie pour les prévenir du crime.

Quand il revient avec les forces de l’ordre, Varnier a disparu, ainsi que le corps de la victime…

Amédée Tessart passe sa retraite à la campagne auprès de son épouse Ernestine, une compagne pas forcément très agréable à vivre. Alors, Amédée flâne… en promenade avec son chien… dans son jardin… à la lecture… au bricolage… et à se poser des questions sur cette mystérieuse jeune femme que son récent voisin, un ancien comédien, reçoit un peu en douce.

La visiteuse semble élégante et probablement belle, mais Amédée ne peut réellement l’observer.

Mais il l’entend parler avec son voisin, chanter, jouer magnifiquement du piano…

Puis, son voisin ne tarde pas à lui faire des confidences en lieu et place des courtes discussions sur le temps quand ils se croisent.

Amédée apprend ainsi que l’inconnue est en fait la jeune épouse de l’acteur, de 20 ans sa cadette, qu’ils sont séparés, à son grand dam, mais qu’il cherche à maintenir un certain lien avec elle, raison pour laquelle elle lui rend visite de temps en temps.

Mais les relations semblent se dégrader puisqu’Amédée les entend régulièrement se disputer…

Puis, un matin, alors qu’il est dans son jardin, Amédée entend le voisin et sa femme en train de s’engueuler, dans la tonnelle. Il ne peut rien voir, mais entend tout, jusqu’aux coups de feu. Et le voisin apparaît, les mains en sang, affolé, et lui avoue avoir abattu son épouse sur un coup de colère.

Amédée l’enjoint à se rendre, ce qu’il accepte, mais préfère, sur les conseils d’Ernestine, se rendre à la gendarmerie quelque peu éloignée (personne n’a le téléphone dans le village).

Quand il revient avec les gendarmes, le voisin a disparu au volant de sa voiture et le corps de son épouse est introuvable…

Jacques Cézembre nous livre un petit récit policier très agréable à lire mettant en scène une petite intrigue pas si mal foutue que cela pour l’époque et pour le format.

Certes, avec l’esprit d’aujourd’hui, le lecteur actuel comprendra plus vite qu’Amédée ce qu’il s’est passé, mais, malgré cela, n’aura le véritable fin mot de l’histoire qu’à… la fin de l’histoire.

Car, j’avais bien éventé toute la première partie de l’intrigue, pensant un peu au film « Glen or Glenda » d’Ed Wood (pas une référence en matière de réalisateur, mais, touchant par sa volonté et sa passion du cinéma) alors que Jacques Cézembre, lui, s’inspirait plus de Frégoli.

Par contre, je n’avais pas envisagé le rebondissement final et, à quelques lignes de la fin du texte, j’en arrivais à conclure que, comme pour les deux premiers titres de la collection « Vidocq » de Jean Lunel, l’histoire était décomposée sur deux fascicules. Je ne voyais pas comment l’auteur pouvait résoudre son affaire en quelques mots.

Mais Cézembre, lui, avait vu comment faire et il le fit bien.

Cependant, si l’intrigue est, du coup, pour un format fasciculaire, de bonne qualité, l’auteur n’en délaisse pas moins son ambiance, s’appesantissant, dans les premiers chapitres, sur la vie de son témoin, Amédée Tessart, de ses relations avec sa femme Ernestine, de sa vie de retraité et de sa curiosité.

Cet épanchement, un peu contradictoire avec la concision nécessaire au format, est pourtant nécessaire à l’établissement de l’intrigue.

Dans un troisième temps, l’auteur fait intervenir un autre personnage, Vincent Vernou, un reporter qui, malgré sa courte apparition, a bien des airs de personnage récurrent.

Pourtant, il ne me semble pas que Vernou apparaisse dans d’autres textes de l’auteur et c’est dommage, non pas qu’il fasse montre, a priori, d’un charisme particulier (il est peu décrit et peu présent), mais il n’en est pas moins intéressant et prometteur. Dommage.

Dans tous les cas ce texte démontre, comme la plupart des précédents titres, que la collection « Vidocq » proposait des textes de qualités, des couvertures magnifiquement illustrées et on se demande bien pourquoi elle n’a pas dépassé les 11 fascicules.

Au final, un excellent récit de la part de Jacques Cézembre qui démontre qu’il savait proposer des intrigues de qualités, des ambiances bien senties et des personnages intéressants au sein d’un texte aussi court, ce qui n’était vraiment pas donné à tous les auteurs.