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Les polars terroirs ont le vent en poupe en ce moment, au point que depuis quelques années, ils passionnent même les spectateurs à travers la série télévisée « Meurtre à… ».

Généralement, le pendant littéraire est dû à de petits éditeurs locaux qui, à travers des récits policiers se déroulant dans leur région, cherchent à conquérir les lecteurs autochtones qui ont plaisir, dans leurs lectures, à découvrir ou redécouvrir des lieux proches de chez eux.

C’est à ce point vrai que, même dans mon département, les Pyrénées-Orientales, la plupart des éditeurs s’y sont mis.

Mais il est une région qui fait figure de précurseur en la matière et, aussi, l’un des plus grands pourvoyeurs de ce sous-genre du polar : la Bretagne.

Et, parmi les éditeurs s’étant engouffrés dans cette brèche, Alain Bargain fut probablement le fer de lance.

Effectivement, dès 1996, l’éditeur, ancien imprimeur, démarre sa collection « Enquête et suspens » qui remportera un petit succès et le confortera dans l’idée de promouvoir le polar terroir.

C’est ainsi que de nombreux auteurs, Bretons et Bretonnes, de naissance ou de cœur, feront leurs armes dans cette collection.

Parmi eux, le Nantais Hervé Huguen, ancien avocat qui se consacra, dans sa seconde vie, à l’écriture de romans policiers, d’abord publiés chez Alain Bargain avant d’être réédités puis édités aux éditions du Palémon (comme d’autres auteurs).

Il met en scène, la plupart du temps (tout le temps ?) le personnage du commissaire Nazer Baron qui a vécu, jusqu’à présent, plus d’une vingtaine d’enquêtes.

« Dernier concert à Vannes » est la première de celles-ci.

Dernier concert à Vannes :

Un soir d’automne, pluie et brouillard, concert de rock dans une boîte isolée…
Corinne disparaît cette nuit-là après avoir rencontré Steph, l’un des musiciens, à la fin du concert. Rencontre de hasard ou acte prémédité ? Le commissaire Baron enquête sur le meurtre d’une femme, dont le corps a été retrouvé à son domicile, quarante-huit heures plus tard. Quels rapports entretenait-elle avec Corinne ? Qui l’a tuée ? Un mari photographe aux clichés obscurs ? Un amant voileux et amateur de jazz ? Un inconnu qui la harcelait ? Ou Steph, le musicien discret ?
Baron traque l’assassin pendant que Steph recherche Corinne, et leurs routes vont se suivre, se croiser, s’emmêler. Jusqu’à l’ultime vérité, inattendue.

Une femme est retrouvée morte, poignardée dans son canapé, par son mari à son retour après quelques jours passés à faire des photos loin de là.

Celle-ci était en nuisette. Aucune trace d’effraction, ce qui laisse entendre qu’elle connaissait son meurtrier.

Le commissaire Nazer Baron se charge de l’enquête et ne tarde pas à découvrir que le couple était en instance de séparation, que la victime avec un amant, mais que le mari en avait pris son parti.

Mais le policier va vite se rendre compte que le passé de la défunte est trouble et que les personnes susceptibles de lui en vouloir sont nombreuses…

Premier roman publié par l’auteur (premier roman écrit ?) et force est de constater que Hervé Huguen maîtrise parfaitement et sa plume, et le genre dans lequel il officie et sa narration.

Pour la narration, bien que maîtrisée, le parti pris utilisé et par trop usité par les écrivains modernes (des passages alternant entre deux histoires qui finissent par se rejoindre) est le seul bémol que j’émettrai.

Effectivement, je suis lassé de ce choix narratif dont le but est d’artificiellement dynamiser un récit.

Une bonne histoire, un bon auteur, n’a pas forcément besoin d’une telle astuce pour dynamiser son récit, les auteurs de jadis peuvent le démontrer.

Mais passe, c’est un premier roman, normal que l’auteur s’appuie sur certaines recettes.

Cependant, il faut reconnaître qu’il a le bon goût, dans ses changements narratifs, d’effectuer en même temps un changement de narrateur.

Si l’enquête principale est contée par un narrateur omniscient, à la troisième personne, celle de l’histoire parallèle, d’un jeune musicien et d’une jeune barmaid est, elle, contée à la première personne, une fois par l’homme, une fois par la femme, sous forme d’une déposition (orale ?).

L’auteur ne s’appesantit pas trop sur ses personnages principaux dont on n’apprend pas grand-chose.

Nazer Baron mène l’enquête avec son équipe composée des lieutenants Carole Frémont et Gaël Kerzhéro.

Il est des auteurs clinquants, dont l’excellence de la plume saute aux yeux.

D’autres sont réputés pour vous proposer des intrigues échevelées, exaltantes, partant dans tous les sens.

On en trouve qui se font remarquer par la violence, le sadisme de leurs tueurs ou par la déchéance profonde de leurs héros.

Et certains n’hésitent pas à surfer sur l’image du flic cassé, détruit par un passé tortueux et qui sombre dans l’ultra violence et la rébellion.

D’autres vont abuser de l’humour pour cacher leurs lacunes.

Enfin, pour pimenter leurs textes, vous trouverez toujours des auteurs pour saupoudrer leurs récits de passages salaces.

Bref, les auteurs cherchent souvent à se faire remarquer par leurs aspérités, leurs outrances, leur plume ou leur inventivité.

Parfois, ce trait dissonant suffit à attirer l’attention, voire l’approbation du lecteur.

Mais il est plus rare et plus difficile, pour un écrivain, de charmer son lecteur sans que rien ne dépasse dans son récit.

Pas d’humour exagéré, pas d’ultra violence, pas de héros écorché, détruit, alcoolique, pas de tueur en série sanguinaire et sadique, pas de scène de sexe, pas d’envolées littéraires, pas d’intrigue partant dans tous les sens.

Et c’est le cas de Hervé Huguen qui fait preuve à la fois de modestie et d’ambition (ce qui confine à la schizophrénie) et, surtout, d’une maîtrise incroyable pour un premier roman.

Tout est au cordeau. Rien ne dépasse. L’auteur ne s’appuie sur aucune aspérité pour faire progresser son enquête et offre au lecteur un roman de qualité.

Car, sûr de sa force, probablement, ou bien n’ayant pas l’ambition de concurrencer les maîtres du Thriller, Hervé Huguen choisit de faire confiance à ses personnages, à son intrigue, sans chercher à aveugler le lecteur avec les débordements suscités.

Les enquêteurs, les protagonistes, le meurtre… sont des éléments que l’on peut s’attendre à découvrir dans une vie normale et, même, bien moins rocambolesques que ceux de récents faits divers qui ont fait les feux de l’actualité.

Mais cette apparente normalité, apparente simplicité, n’empêche pas l’auteur de proposer un récit abouti, avec des personnages intéressants auxquels on ne s’attache pas forcément immédiatement, mais que l’on apprendra probablement à aimer au fur des épisodes.

Et, côté intrigue, si celle-ci ne rivalise pas avec celles des Thilliez, Chattam, Grangé… ce qui n’est visiblement pas l’ambition de l’auteur, elle n’en est pourtant pas dépourvue d’intérêt ni même de rebondissements.

S’il est facile d’hypnotiser le lecteur avec des artifices flamboyants, il l’est beaucoup plus difficile de le faire avec de la « normalité » et c’est l’exploit auquel parvient Hervé Huguen.

Grâce à un texte duquel rien ne dépasse, sans mettre en avant à outrance un ingrédient afin de cacher le manque d’autres éléments vitaux, Hervé Huguen propose, dès son premier essai, un très bon roman et, plus encore, un roman prometteur quant à la suite de la carrière de l’auteur.

Au final, avec son premier roman (tardif), Hervé Huguen démontre qu’il maîtrise à la perfection le genre auquel il s’attaque, son système narratif, et, sûr de ses qualités, ne cherche jamais à en faire trop ni à travers les personnages ni à travers son histoire.