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Lecteurs, je vous aime… parce que je n’ai pas le choix, parce que, sans vous, je n’existe pas, ni en tant qu’auteur ni en tant qu’éditeur.

Mais mon amour ne me rend pas aveugle, du moins pas envers vous, et je dois vous le dire franchement, vous me décevez.

Vous me décevez parce que vous êtes contradictoires.

Vous me décevez parce que vous manquez de goût.

Vous me décevez parce que vous vous comportez comme des moutons.

Vous me décevez parce que… vous me décevez.

Voilà des années que je me bats avec de très faibles moyens et armé de ma seule passion pour défendre et sauvegarder la littérature populaire.

Comme la tâche est immense, je me concentre principalement, mais pas que, sur la littérature populaire fasciculaire policière.

Mais là aussi, le travail est incommensurable.

Peu importe.

Je me bats, également, pour la reconnaissance du livre numérique.

Pour cela, je m’évertue à coder moi-même mes fichiers numériques pour proposer le meilleur résultat possible.

Pour cela, je m’obstine à pratiquer des prix bas, pensant qu’un livre numérique ne devrait jamais au grand jamais coûter le prix que tentent d’imposer les grands éditeurs qui, étant également des imprimeurs et des distributeurs, n’ont aucun intérêt à la démocratisation du livre immatériel qui leur ferait alors perdre leur monopole, leur position et, surtout, l’immensité des gains imposés par les frais d’impression et de distribution.

Pour cela, je tente de vous faire découvrir des auteurs inconnus, des auteurs méconnus, des auteurs anonymes, des auteurs tombés dans l’oubli.

Pour cela, je me consacre corps et âme à regrouper des récits autour d’un même personnage alors que, bien souvent, ces titres sont dispersés dans l’immensité de l’océan de la littérature fasciculaire, parfois signés de pseudonymes différents chez divers éditeurs de l’époque.

Pour cela, je vous propose des séries, des romans, des romans-feuilletons, tous policiers, certes, mais d’un genre, d’un format différents.

Et, malgré tout, vous vous évertuez à bouder les titres de mon catalogue, non pas parce qu’ils sont mauvais (ceux qui osent se pencher dessus sont pour la plupart satisfaits), mais juste parce que, je le suppose, je le suppute, vous n’en eûtes pas entendu parler avant.

Car vous êtes des moutons, des moutons lecteurs, et, comme des moutons, vous suivez les traces de vos pairs sans jamais oser en dévier.

Vous le fîtes avec le cinéma, privilégiant les Block Busters américains dont on vous abreuve, au détriment d’autres cinémas bien souvent plus inventifs, plus passionnés, plus intéressants, plus enthousiasmants comme le cinéma hongkongais ou japonais, italien, fut une époque ou le cinéma coréen voire indien et bien d’autres.

Vous n’hésitâtes pas à le faire avec la musique, vous assourdissant à coups de chansons populaires dont l’insipidité des paroles n’avait d’égale que celles des notes plutôt que de réchauffer vos tympans aux rythmes envoûtants d’autres genres (le heavy métal si cher à mon cœur, par exemple, mais pas que) comme vos enfants le font désormais aux aberrations de l’autotune dans le rap actuel.

Et j’en passe et des pires.

Et, bien évidemment, mouton un jour, mouton toujours, vous persistez dans vos choix littéraires.

Combien de commentaires ai-je lus de lecteurs déçus par le dernier Amélie Nothomb (par exemple) et qui se plaignaient, déjà, d’avoir été déçus par le précédent roman du même auteur alors qu’à la suite de la lecture de ce précédent, ils se plaignaient d’avoir été déçus par celui d’avant ?

Mais pourquoi t’obstines-tu à acheter les romans d’Amélie Nothomb si tu ne les aimes pas ?

Pourquoi sauter sur le dernier Prix Goncourt alors qu’à chaque fois tu t’ennuies en le lisant et que, bien souvent, tu ne le termines même pas ?

Juste parce que cela fait bien ? Parce que tu considères que ton image s’éclaire à la lecture d’un roman d’un auteur plébiscité et qu’elle s’obscurcirait si tu lisais un bouquin de Jean-Bernard Pouy ?

Pourquoi te crois-tu obligé, quand tu te décides à plonger dans le passé de la littérature, à ne te consacrer qu’à des « classiques » ?

Tu as peur de quoi, en t’écartant de ces chemins balisés ?

Pourquoi, même quand tu oses franchir un petit pas et t’intéresser à de la littérature populaire d’antan, là encore, tu te colles des œillères pour ne voir que les auteurs ou les romans dont tout le monde te parle.

Tu as aimé Arsène Lupin ?

Alors, pourquoi n’oses-tu pas aborder d’autres auteurs que Maurice Leblanc, d’autres personnages que le gentleman cambrioleur ?

Tu as apprécié Rouletabille, sans jamais dépasser « Le mystère de la chambre jaune », car, il ne faut pas déconner, les autres, tu n’en as pas tant entendu parler que cela ?

Alors, pourquoi ne pas en profiter pour découvrir d’autres romanciers de l’époque que Gaston Leroux ?

Tu es un fan inconditionnel de Sherlock Holmes (que tu aies lu ses aventures ou non) ?

Alors, pourquoi ne pas faire connaissance avec les auteurs ayant influencé la plume de Conan Doyle comme Émile Gaboriau ou encore Henry Cauvain dont le personnage de Maximilien Heller a servi de calque à celui du détective à la pipe.

Tu as peur de quoi ?

Perdre 0,99 euro (le prix le plus majoritairement pratiqué dans mon catalogue) ?

Non, puisque tu es prêt à mettre 12,99 euros dans le dernier Nothomb.

Alors, tu as peur de quoi ?

D’apprécier de la littérature populaire ?

Je te rassure, ce n’est pas une maladie grave, la preuve, j’en suis atteint et j’en suis heureux et fier.

Tu crains de te faire moquer parce que tu as apprécié un ouvrage non plébiscité ?

Là aussi, je te rassure, ce n’est pas une tare et il vaut mieux être un pionnier qu’un suiveur.

Quel bonheur ressens-tu à vanter un roman dont tout le monde a déjà parlé ?

Imagine celui que tu éprouverais à faire connaître et apprécier un auteur, un livre que personne ou presque ne connaît n’a lu.

Et si, en plus, tu parviens à motiver quelqu’un d’autre à faire cette découverte et que ce quelqu’un d’autre éprouve un plaisir de lecture similaire au tien, alors, cette communion a un goût bien plus fort que celui du partage du dernier titre d’un auteur à succès.

Mais non, tu te complais à sauter sur le livre que tout le monde a lu, à aller voir le film que tout le monde a vu, à regarder la série que tout le monde a regardée, à donner ton argent à ceux qui n’en ont plus besoin et à qui tous tes prédécesseurs ont déjà versé leurs oboles.

Et, pendant ce temps, tu boudes les auteurs, les éditeurs, les réalisateurs, les scénaristes, qui osent te proposer un produit dissonant.

Et, pendant ce temps, tout un pan de la culture, ta culture, celle de tes parents, celle de tes enfants, petit-enfants… disparaît lentement.

Culture musicale, culture cinématographique (où est passé le film de genre français ?) et culture littéraire.

Chaque année, des tas de films disparaissent faute de les sauvegarder, des chansons aussi, et, surtout, des textes.

Des romans, des fascicules, mais également des récits publiés uniquement, à l’époque, en feuilleton dans les journaux et les magazines, des journaux et des magazines qui partent en poussière lentement mais sûrement, emportant avec eux le travail des auteurs qui firent leur succès.

Et qui est là pour les défendre, pour les faire revivre ?

L’objet papier, des passionnés, des collectionneurs, font tout pour le posséder.

Les informations sur les auteurs, sur les éditeurs de l’époque, ces mêmes passionnés cherchent à partager leurs découvertes en la matière.

Mais les textes ?

Qui se soucie des textes ?

Quelques éditeurs tentent, parfois, d’en faire revivre. Mais, chaque fois, ceux issus des plumes les plus reconnues, les plus commerciales… et, encore, leurs tentatives sont rares et pas trop poussées.

Et quand un éditeur est choisi (créé) pour numériser la littérature d’antan, elle le fait à l’emporte-pièce, sans aucune autre stratégie que de numériser à tour de bras, sans recherche, sans explication, sans fil rouge… et, encore, ses efforts se concentrent le plus souvent sur des romans… encore récents… et ce malgré tous les soutiens qu’il a obtenus pour faire son boulot.

Moi, le seul soutien que j’ai, c’est celui des passionnés qui, parfois, souvent, m’aident et mettent à ma disposition certains titres que je n’arrive pas à dégoter.

Ces amoureux de la littérature populaire, ces collectionneurs, que l’on imagine souvent comme des Picsou du livre ancien, conservant leur « précieux » avec avarice, se montrent plus généreux qu’on pourrait le penser.

Sans eux, jamais les aventures de Browning et Cie ou de Iko Térouka de José Moselli n’auraient revu le jour.

Mais à part eux, rien.

Pas de soutien de l’État, pas de soutien de la B.N.F...

Et, ce qui est le pire, pas de réel soutien des lecteurs…

Car parmi les milliers d’entre vous qui ont lu un ou plusieurs titres de mon catalogue (car vous êtes des milliers à profiter des titres gratuits, et ils sont faits pour cela), combien jouent le jeu en achetant les épisodes suivants ?

Alors, oui, heureusement, quelques lecteurs investissent de temps en temps un euro ou deux dans une de mes rééditions. De plus rares vont même jusqu’à en chroniquer sur leurs blogues ou sur Babelio.

Mais trop peu. Trop peu pour viabiliser mon travail. Trop peu pour me permettre de continuer à investir dans mes recherches (investissement financier, temporel, passionnel).

Et, à un moment, la passion ne suffit plus, surtout quand on a l’impression de s’agiter dans le vide, de parler à des murs…

Que puis-je faire de plus ?

Des livres gratuits ? C’est déjà fait.

Des livres sans DRM ? C’est déjà fait.

Des livres bien codés ? C’est déjà fait.

Des bons livres ? C’est déjà fait.

Puisque vous ne lisez que ce dont vous avez déjà entendu parler, j’imagine qu’il faut que vous entendiez parler de mon catalogue pour vous pencher dessus.

Pour cela, j’ai contacté de nombreux blogueurs littéraires pour leur proposer de découvrir mon travail, mon catalogue, et, s’ils appréciaient l’un et l’autre, d’en parler sur leurs blogues.

Un seul m’a répondu et s’est contenté de twitter un simple message évoquant « OXYMORON Éditions » (c’est déjà mieux que rien. Merci à lui)…

Les autres ? Rien, pas même une réponse à mes mails. Le néant.

On s’attend de la part de gens aimant les livres qu’ils soient prêts à s’intéresser à un petit éditeur qui cherche à les faire revivre.

Mais non.

Alors, que faire ?

Baisser les bras ?

J’aime trop cette littérature pour l’abandonner.

Si je le faisais, qui pourrait relire des textes du génial Albert Boissière, de Rodolphe Bringer ?

Qui pourrait découvrir les récits de José Moselli ?

Qui pourrait s’enthousiasmer à la lecture des aventures de Toto Fouinard, du détective marseillais Marius Pégomas, et bien d’autres… et bien d’autres…

Personne !

Alors, que, maintenant, même si seules une dizaine, une vingtaine d’entre vous font cette découverte, alors, ces auteurs, ces personnages, ces récits, ne sont pas totalement disparus.

Pas suffisamment sauvés, mais pas totalement disparus et c’est déjà ça.

Mais c’est une maigre consolation. Bien maigre.

Bon, fini de pleurer sur mon sort, d’ailleurs, ce n’est pas sur mon sort que je pleure, mais sur la disparition de cette littérature si chère à mon cœur, celle qui m’enchante depuis des années.

Ce sont ces auteurs, ces personnages que je pleure.

Sauvons la littérature populaire !