GILX

Qui est en mesure d’établir une liste exhaustive de tous les romans publiés depuis le début du siècle dernier ?

Personne ! tant la tâche est impossible devant l’immensité des ouvrages qui ont vu le jour ces 122 dernières années.

Et ce nombre ne cesse de grandir de façon exponentielle avec les avancées techniques et notamment l’impression numérique ou encore le livre numérique.

Et ce nombre ne cesse de grandir depuis que tout le monde va à l’école et que beaucoup pensent pouvoir écrire un roman, savoir écrire un roman et, du coup, écrivent des romans…

Car, contrairement à cent ans auparavant, tout le monde sait désormais écrire (même si on peut en douter en lisant des commentaires, des blogues, des tweets et certains romans), ce qui n’était pas le cas à l’époque où l’écriture était réservée aux érudits.

Mais, la question que fait naître en moi la lecture du roman « Gil = X... » de René Bures et Jacques Ferlan, c’est : pourquoi s’obstiner à continuer d’écrire des romans de nos jours, quand il y en a tant de bons déjà écrits et que personne, désormais, n’a lu…

Oui, bon, je sais, aujourd’hui encore, certains auteurs écrivent de bons romans et, s’il est bon ton de dire que tout a déjà été écrit, certains écrivains parviennent encore à innover (j’en connais)…

Mais en règle générale, il est vrai que tout a déjà été fait et parfois, souvent, très bien fait… au point qu’il est inutile de tenter de rivaliser et qu’il vaut mieux jeter sa plume dans le caniveau que d’user de l’encre et du papier pour relever un défi perdu d’avance.

Et même quand un auteur invente un personnage, un genre, on trouve toujours des pairs, moins connus, qui ont déjà créé le personnage, le genre.

Vous voulez des exemples ?

Sherlock Holmes est un personnage original créé par Conand Doyle !

Bah, non ! Le personnage fut mis en place 17 ans avant par Henry Cauvain dans son roman « Maximilien Heller » dans lequel le héros a déjà toutes les caractéristiques du célèbre détective anglais (sauf qu’il est français).

Pas grave, Conan Doyle a innové dans les structures narratives de ses romans policiers !

Encore faux ! Il a tout emprunté à Émile Gaboriau, un autre écrivain français.

Mais, Agatha Christie, elle, a inventé le « Whodunit », sous-genre du roman policier dans lequel le détective ou le policier, à la fin de son enquête, réuni tous les personnages rattachés au crime qu’il doit élucider et commence à expliquer à tout le monde le déroulé de ses investigations, pointant un à un les indices qui lui permettent, au terme de son exposé, d’accuser le coupable.

Et bien, là encore, ce n’est pas vrai.

Je n’irais pas jusqu’à dire que René Bures et Jacques Ferlan ont créé le genre, d’autres auteurs l’ont manipulé avant, mais, dès 1913 (quand le premier roman de Christie paraît en 1920), dans le roman « Gil = X... » le détective Iggins use d’un tel final…

Bref, on pourrait également citer les auteurs spécialistes du suspens actuel, et je rétorquerai avec le titre de plusieurs romans du début du XXe siècle qui, déjà, mettaient en place une structure de thriller à base de séries de crimes mystérieux, de meurtres impossibles, d’enquêtes tortueuses… dont, toujours « Gil = X... » du même duo d’auteurs.

Bon, résumons :

« Gil = X... », est un roman paru sous la forme de feuilleton dans le journal Le Matin en 1913 et signé René Bures et Jacques Ferlan.

L’histoire sera éditée par la suite en roman sous le titre « Iggins et C° détective », signé Jean Fournier.

Derrière Jean Fournier, un duo d’auteurs, donc.

René Bures cache Louis Latzarus (1878-1942) journaliste et romancier.

Jacques Ferlan, lui, cache François Poncetton (1877-1950) docteur en médecine, journaliste et romancier.

Enfin, « Gil = X... » conte les aventures des membres de l’Agence Iggins et C°, une agence de détectives menée par l’américain Iggins, un géant impassible.

Les deux auteurs écriront et publieront, toujours dans le journal Le Matin, deux suites :

— Le secret du crâne (1914)

— La nuit sur la lande (1923).

GIL = X…

Tout le monde se souvient du « Mystère des trois crimes » qui se sont déroulés dans la demeure du sénateur Eustache Poivrier.

Ce dernier y fut retrouvé mort, une balle dans la tête, après avoir été égorgé, auprès de sa fille, également abattue par un projectile dans le front.

Non loin des deux corps gît celui d’un inconnu, assassiné de la même façon…

Mais ce qui désempara la police officielle fut que toutes les balles provenaient d’armes différentes, dont celle qui tua le père et qui appartenait à son enfant…

Ces meurtres sanglants et ceux qui suivirent seraient demeurés irrésolus si les membres de l’agence de détectives IGGINS & C° ne s’étaient pas lancés sur la piste du ou des coupables avec le succès que l’on sait et que vous allez découvrir maintenant…

Trois meurtres, dans la même demeure, celle du sénateur Poivrier. Lui, égorgé, une balle tirée dans l’œil. Sa fille, une balle en plein front. Et un inconnu, surnommé l’Anglo-saxon tué de la même façon.

Ce triple meurtre se complique du fait que les trois projectiles appartiennent à trois armes différentes et qu’il n’est retrouvé, sur place, que celle qui a servi à tirer sur le sénateur et qui appartient à… sa fille.

Le lendemain, le capitaine de Limandoux, nouveau fiancé de la petite fille du sénateur, est à son tour retrouvé mort d’une balle de revolver dans la tête.

Rapidement, la police trouve un coupable idéal en la personne de Jacques Dambleuse, aventurier et aviateur amoureux de la petite-fille du sénateur, sénateur qui avait cassé les fiançailles entre les deux jeunes gens.

Et puis l’arme retrouvée chez le capitaine appartient à l’aviateur…

Mais Iggins, un détective anglais à la tête de sa propre agence, a décidé de mener sa propre enquête, mobilisant tous ses moyens et tous ses hommes, car il est persuadé de l’innocence de Jacques Dambleuse.

Bon, que dire de ce roman ?

Que, s’il ce n’étaient certains détails de l’enquête et des crimes, celui-ci possède tous les ingrédients d’un roman à suspens actuel, ou, du moins, tous les éléments que l’on peut attribuer à des romans modernes.

Déjà, la narration à la première personne.

Si d’aucuns considèrent cette narration comme plutôt actuelle, il faut bien reconnaître qu’elle fût très tôt utilisée par les auteurs et je ne citerai que deux exemples : Albert Boissière dans ses romans « L’homme sans figure » ou « Z, le tueur à la corde » ou encore « Un crime a été commis » et Maxime Audouin dans la plupart de ses romans policiers…

L’intrigue échevelée.

Car, si les trois crimes liminaires suffisent déjà à installer un mystère, ils ne sont que les premiers d’une longue liste (de crimes et de mystères).

Les rebondissements incessants.

Une histoire qui part dans tous les sens.

Le rythme.

La dimension-fleuve de l’histoire (100 000 mots).

Alors, certes, le tout est mené d’une plume à l’ancienne, mais qui n’est pas surannée pour autant.

Il est difficile d’expliquer l’emballement que l’on peut ressentir à la lecture d’un roman, notamment à la lecture d’un roman policier.

En fait, cet emballement est souvent inhérent à l’immersion que l’on ressent à la lecture.

Si on est pris dans l’histoire, on a envie de découvrir les indices, puis le coupable.

Ce désir ardent amplifie donc l’emballement, qui lui-même nourrit le désir ardent, qui augmente l’emballement qui..

Vous avez compris.

Je pourrais me contenter de dire qu’il s’agit là d’un excellent roman policier d’aventures et de suspens, mais ce ne serait pas rendre hommage à un texte qui est bien plus que cela.

À la fois moderne (surtout pour l’époque, je pense) et quelque peu poussiéreux par le comportement des personnages et la plume des auteurs, ce roman allie toutes les qualités des romans d’antan et de ceux d’aujourd’hui.

La narration, comme je l’expliquais, est à la mode de ce qui se faisait au début des années 1900 (se référer aux exemples cités). Mais elle participe à l’immersion en nous mettant presque dans la peau du dénommé Vallorbe qui, rencontrant son ami Paul Dalton, se retrouve embrigadé dans l’équipe de l’agence Iggins.

Le personnage d’Iggins et lui également un point positif du roman et à l’image même de ce roman.

S’il est un grand personnage aux épaules larges et aux mains de géant, il a des hanches fines et des jambes presque grêles.

Mais c’est son caractère, qui, surtout, qui est intéressant.

Laconique, voire presque taiseux, imperturbable, incapable de ressentir une émotion. Doté d’une intelligence supérieure, pugnace, sûr de lui, il s’entoure d’hommes et de moyens considérables pour arriver à ses fins.

Le mystère des crimes est ainsi doublé par le mystère de l’enquête de ce détective américain.

Les encarts qu’il envoie aux journaux, annonçant ce qu’il sait et que la police ignore, participent autant au trouble des lecteurs desdits journaux qu’à ceux du roman tout en participant à sa gloire de par la clairvoyance qu’il semble posséder tout en cherchant à la cacher derrière de simples réflexions.

Voilà longtemps, très longtemps que je repoussais la lecture de ce roman.

De par la taille, mon ignorance sur le potentiel de la plume des auteurs, et le trouble induit par un changement de nom du personnage principal.

Je savais que le roman-feuilleton avait été annoncé par Le Matin et que le personnage principal se nommait Higgins (avec un « H »). Or, le roman, lui, était publié sur le titre « Iggins et C° détective » sans le « H ». Ce changement pouvait être dû à un problème de correction, d’édition, laissant penser que l’ensemble était traité un peu à la légère et que le texte ne méritait peut-être pas mieux.

Quelle erreur !

En fait, l’explication se trouve dans l’un des épisodes diffusés dans le journal.

Au bout de quelques épisodes, devant, je suppose, le succès du feuilleton, le directeur d’une société parisienne de l’époque s’est plaint auprès du journal. Il se nommait Higgins, avec le « H », d’où le changement de nom du personnage qui perdit son « H » pour devenir Iggins.

Et la lecture de l’œuvre démontrait que le texte ne méritait sûrement pas d’être traité à la légère.

On pourra certes reprocher, dans la version du journal, quelques répétitions facilement évitables quelques éléments un peu tirés par les cheveux (les intrigues actuelles sont-elles moins critiquables ? Oh que non !) et la scène de l’assaut du donjon du savant qui s’étire un peu.

Mais ce dernier point est à la fin justifié par les révélations faites par Iggins.

Et puis, ce final à la Whodunit que n’aurait pas reniée la reine du genre, cette chère Agatha !

Chaque fois que je découvre un roman aussi exaltant, datant du début du siècle dernier, je suis émerveillé et me dis que, les auteurs actuels, même ceux les plus plébiscités, n’ont rien inventé, et ne parviennent pas à rivaliser avec autant de talent.

Ce fut le cas pour « L’énigme de la malle rouge » de H.J. Magog, puis « La momie rouge » de José Moselli, puis les romans policiers d’Albert Boissière, puis, d’autres, puis d’autres, puis « Gil = X... » de René Bures et Jacques Ferlan…

On peut apprécier un thriller moderne, le découvrir après tant d’autres lecteurs ou l’aimer comme un nombre considérable d’autres lecteurs.

Et on peut ressentir un autre frisson, celui du pionnier, celui qui seul, ou avec peu de ses contemporains découvrent un trésor. Mais que dire quand, en plus, on devient pionnier en replongeant dans le passé et que l’on entre en communion avec des centaines de milliers (millions ?) de ses aïeux qui, en direct, apprécièrent le même roman que vous sans que, jamais, vous n’ayez foulé la terre en même temps qu’eux ?

Rien. On ne peut rien dire d’autre que notre envie de creuser à nouveau pour tomber sur un autre magot du genre.

Au final, que dire si ce n’est que j’ai apprécié cet excellent roman policier dont je me demande pourquoi il est tombé dans l’anonymat… comme je me pose la question pour nombre de récits de l’époque.