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Si la mode est aux polars terroirs, de tout temps, des auteurs ont eu le désir de mettre leur région au cœur de leurs histoires.

On citera volontiers Maxime Audouin et la Vendée ; Jean Dancoine, alias Jean des Marchenelles et le Nord ; Rodolphe Bringer et le Tricastin (une région qu’il inventa et à laquelle il créa une histoire, une culture, une gastronomie, une délimitation…) et ainsi de suite…

Et si les auteurs bretons mettant en scène la Bretagne sont aujourd’hui légion (Jean Faillet, Hervé huguen, Bernard Larhan…) il en est un qui n’a pas attendu que le sujet soit à la mode pour clamer son amour de sa région : Jean-Marie Le Lec, alias Yann le Cœur (1902-1951).

Effectivement, sa courte carrière d’auteur de romans policiers fut totalement destinée à mettre en scène sa belle Bretagne.

En seulement 6 titres, Yann le Cœur parvint à la fois à mettre en avant sa région, mais également sa plume et sa maîtrise du genre policier… d’un genre un peu plus hybride, car ses romans policiers ne sont pas QUE des romans policiers.

D’ailleurs, sont-ils vraiment des romans policiers ? Charge au lecteur de le définir.

Entre romans bretons et romans policiers, romans policiers bretons ou romans bretons policiers, l’auteur à la carrière trop tôt brisée ne peut laisser qu’un regret aux lecteurs : sa trop courte production.

« La Mite » est son second roman policier, écrit en 1944 en moins de trois semaines, et met en scène des personnages de son précédent roman : « Treize dans l’île »

Il est paru en 1946 dans la collection « Le Labyrinthe » des éditions S.E.P.E..

LA MITE

À Saint-Tudy, le capitaine Kermao s’apprête à prendre une retraite bien méritée.

À Saint-Tudy, la receveuse des Postes, Joséphine Lamy, surnommée la Mite, a hâte d’annoncer à tout le monde ses fiançailles avec le capitaine Kermao.

À Saint-Tudy, Clara Pensec, institutrice, harcèle le professeur Yves Kergall pour qu’il l’épouse.

À Saint-Tudy, Yves Kergall est secrètement amoureux de Joséphine Lamy.

À Saint-Tudy, Le Parisien et Petit-Pierre sont passionnés par la photographie.

À Saint-Tudy, enfin, un corbeau envoie des lettres de menaces anonymes dont la signature est un lépidoptère collé en bas des missives. Une mite, donc.

Mais, quand Joséphine Lamy est empoisonnée à l’arsenic, il ne fait de doute pour personne que la Mite n’est pas La Mite et que les drames vont s’enchaîner à Saint-Tudy…

Dans un petit village breton sévit un corbeau qui envoie des lettres anonymes signées à l’aide d’une mite collée ailes ouvertes en bas des messages.

Seulement, dans ce village, la postière est surnommée la Mite. D’ailleurs, elle aussi a reçu une lettre de menaces, ainsi que son futur fiancé, un capitaine bientôt à la retraite.

Bientôt, les menaces vont être suivies de faits puisque la postière va être empoisonnée…

Dans ce roman de pas tout à fait 44 000 mots, Yann le Cœur situe son intrigue dans la même région que la précédente.

Tout comme dans « Treize dans l’île », il profite de son support, le roman, pour proposer une sorte d’étude de mœurs de la population locale mêlant des intrigues sentimentales et d’intérêt à celles policières.

D’ailleurs, dans les deux premières parties (le roman est décomposé en trois parties), de meurtre il n’y a, donc, pas d’enquêtes. Celle-ci n’interviendra qu’ensuite.

L’auteur en profite pour égratigner les travers de chacun, mais, surtout, les obsessions.

Joséphine Lamy rêve de se marier avec Kermao. Kermao a pour obsession d’assurer sa retraite en la doublant par celle d’une fonctionnaire. Yves Kergall rêve de Joséphine Lamy pendant que Clara Pensec est obsédée par Yves Kergall. Le Parisien est épris de photographie et passe son temps avec le spécialiste du village, le dénommé Petit-Pierre.

Toutes ces addictions vont alors se mélanger pour composer un terreau fertile pour les drames…

C’était déjà un peu le cas dans le précédent roman, mais cette propension à composer son tableau final (qui est le meurtre, puis l’enquête) avec les éléments qu’il fait pousser au préalable est ici encore plus poussée.

On sent alors venir le drame, on l’attend, l’anticipe, le redoute (pour certains personnages) et, une fois intervenu, on se demande alors qui est le coupable.

Dans « Treize dans l’île », un personnage étranger (au village, à l’ambiance) était au cœur de l’intrigue. C’est une nouvelle fois le cas ici. Comme dans le précédent roman, on pressent son rôle à venir.

Comme dans le précédent roman, également, l’auteur met en avant un média, média qui sera au cœur de son intrigue, mais également de sa résolution.

C’est une nouvelle fois le cas ici.

Dans « Treize dans l’île », il s’agissait de romans, d’un roman, plus particulièrement, « L’assassin habite au 21 » de S.-A. Steeman, même si on sentait l’influence d’autres romans.

Ici, c’est la photographie et plus précisément, un modèle d’appareil photo : le Rolleiflex.

Franke & Heidecke, la firme fabriquant l’appareil, aurait pu se servir de ce roman comme outil de promotion tant le modèle est cité, vanté et mis en avant.

Si, dans « Treize dans l’île » des personnages semblaient s’inspirer du roman cité pour commettre leur crime, ici, c’est l’enquêteur qui va s’inspirer d’une photo pour résoudre son affaire…

Bref, on retrouve dans ce roman un peu tous les ingrédients sur lesquels il s’était appuyé pour le précédent, pour créer une autre recette en laissant le tout mijoter plus longtemps.

Plus qu’un roman policier, donc, ou pas seulement un roman policier, l’auteur poursuit son œuvre en travaillant sur les mêmes obsessions dont la première est de mettre en avant sa Région…

Obsession plus marquée, comme le démontre l’utilisation plus fréquente de langage breton, mais également la mise en avant de traditions bretonnes.

Au final, un roman de mœurs dans ses deux premiers tiers qui se transforme en roman policier dans le troisième et dernier sans pour autant que les deux aspects soient dissociables ni que l’un ne prenne le dessus sur l’autre.