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À notre époque, dans la littérature policière, les intrigues s’ancrent dans les grandes villes et, plus généralement, dans la capitale, voire aux É.-U. (car cela fait toujours mieux de singer les Américains).

Par opposition, des auteurs et des éditeurs ont développé le sous-genre de « polar terroir » afin de capitaliser sur l’esprit régionaliste d’une partie des lecteurs.

Ainsi, voit-on naître des collections destinées à promouvoir, à travers des récits policiers, certaines régions. Mais, la plupart du temps, ces livres sont destinés aux lecteurs de ladite région mise en avant.

Cependant, le polar breton fait figure d’exception de par l’engouement qu’il suscite même auprès de lecteurs n’ayant aucune attache avec la Bretagne.

On constate ainsi le succès de certains auteurs comme Jean Failler ou Hervé Huguen pour n’en citer que deux.

Mais la Bretagne n’a pas attendu ces auteurs et des éditeurs telles les éditions Alain Bargain ou les éditions du Palémon pour être célébrée par ses enfants de la plume.

Et, s’il est un enfant de la plume d’origine bretonne qui n’a eu de cesse de clamer son amour à ses terres, c’est Jean-Marie Le Lec (1902-1951), qui, sous le pseudonyme de Yann Le Cœur, en l’espace de seulement deux ans, livra 6 romans policiers mettant en valeur sa Bretagne en général et le coin de Loctudy en particulier.

Mort trop tôt, de problème de tension, il me semble, Yann Le Cœur était promis à une belle carrière et à une très grande bibliographie puisqu’il écrivait ses romans en quelques semaines.

La preuve en est que sur 30 mois, il écrivit 6 romans mettant en scène les habitants de Loctudy et des villes proches et, surtout, le personnage de l’inspecteur puis commissaire Martial Le Venn alias Mars.

« La mort frappe les trois coups » est le troisième de ces romans.

Écrit entre août et septembre 1944, il fut publié dans la « Collection du Hibou » des éditions Jean Susse, en mai 1946.

LA MORT FRAPPE LES TROIS COUPS

Dans le village de Loc, une affaire de fausses ordonnances et de trafic de morphine révèle les dissensions, les intérêts, les passions, les ressentiments d’une partie de la population.

Lentement, le drame va se construire sur un terreau de haine, d’argent et d’amour jusqu’à exploser brutalement.

Mais personne ne peut dire à l’avance qui seront les victimes ou les bourreaux.

À Loc, le commissaire Martial Le Venn et sa femme Ariane de Charmaz, vivent tranquillement dans leur villa de Ty-Plouz.

Alors qu’Ariane peine à écrire la fin de son nouveau roman policier (elle est devenue auteur à succès), elle est sollicitée par le frère de son mari de policier, un jeune abbé, pour écrire une pièce de théâtre pour la fête du Tréminou afin qu’elle soit jouée par les jeunes garçons du patronage.

Mais, dans l’ombre, lentement, l’araignée du Drame tisse sa toile dans laquelle chaque habitant ou presque va être pris…

Difficile de résumer succinctement ce roman tant les personnages sont nombreux et que les sous-intrigues le sont également.

Effectivement, Yann Le Cœur reprend les éléments de ses deux précédents romans pour les mixer dans celui-ci.

Il reprend l’idée principale (qui semble celle qui lui tient à cœur) de faire naître les drames de petits riens, de rancunes, de non-dits, de petites vengeances, qui, lentement, sur le terreau de la faiblesse humaine, croissent et finissent par provoquer des crimes…

De même, une autre idée de l’auteur veut que le malheur soit attisé par une réunion (de famille dans « Treize dans l’île », de la fête de la chapelle de la Joie dans « La Mite » et d’une fête d’anniversaire dans celui-ci…

Enfin, il multiplie chaque fois les personnages, les petites rancunes entre chacun, afin que le lecteur sente venir le drame sans savoir par quelle main il sera administré ni qui il atteindra.

Ce « bouillon de culture » tient le lecteur en haleine pendant les trois quarts du roman, trois quarts qui tendent plus vers le récit dramatique, l’étude de mœurs et la critique sociétale que vers le roman policier même si, chaque fois, le personnage de Martial Le Venn est présent dès le début, en tant que policier ou sans que son nom ou son statut ne soit cité par l’auteur et connu des autres personnages.

Pendant ces trois premiers quarts, l’auteur profite des inimitiés et des interactions entre les personnages pour mettre en avant les coutumes bretonnes, la langue bretonne et la région bretonne.

Puis vient le drame, la plupart du temps un crime, et alors l’enquête débute, souvent de façon succincte [puisqu’elle n’a plus qu’un quart du texte pour s’effectuer].

C’est ainsi que l’on peut assurer que Yann Le Cœur écrivait plus que des romans policiers, car ses romans policiers n’étaient pas que des romans policiers.

Et pourtant, tant la part non policière que celle policière est tendue, une tension naissant du fait que le lecteur sent, sait qu’un drame va se produire, mais qu’il ne sait pas d’où il va venir.

De plus, l’auteur, déjà en 1944, maîtrisait parfaitement ce qui fait le succès des Thrillers actuels, c’est-à-dire l’alternance narrative, dans une mesure moindre, certes, car l’auteur alterne entre des scènes et des personnages ayant attrait à l’histoire [et non entre plusieurs histoires qui finiront par se rejoindre sur le tard] et n’hésite pas à revenir en arrière pour décrire certaines scènes de la part de différents points de vue.

Bref, Yann Le Cœur, en plus de proposer une plume alerte, démontrait qu’il maîtrisait sa narration et ses personnages, n’hésitant jamais à multiplier les derniers et les séquences entre ceux-ci.

À dire vrai, le nombre de personnages est tel, et ceux-ci appartenant souvent à une même famille [père, mère, frère, sœur, cousin, cousine] et ayant donc un même patronyme qu’il est parfois un peu difficile de s’y retrouver.

Heureusement, en début d’ouvrage, un « Dramatis Personae » liste les divers personnages, leurs noms, liens de famille, âges, permettant au lecteur de s’y retrouver plus facilement pour peu qu’il s’y référasse.

Malgré cela, l’histoire demeure prenante, même et surtout dans sa part non policière, ce qui n’était pas gagné avec un lecteur tel que moi qui ne jure qu’à travers le roman policier.

Une nouvelle fois, si le commissaire Martial Le Venn est le personnage récurrent des romans de Yann Le Cœur, il n’en est jamais le personnage central ni réellement le héros même si c’est lui qui résout les crimes.

Un autre point commun dans mes trois premières lectures des romans de Yann Le Cœur réside dans le fait que l’auteur s’appuie, chaque fois, sur un média pour placer son intrigue.

Dans le premier, il s’agissait de littérature (romans policiers, « L’assassin habite au 21 » de S.-A. Steeman pour les personnages, « Les dix petits nègres » d’Agatha Christie pour l’histoire ».

Dans le second, la photographie. L’art photographique était mis en avant durant toute l’histoire et servait également à résoudre le crime.

Ici, c’est le théâtre… la pièce de théâtre qui est le prétexte du début de l’histoire, qui est également le lien entre la plupart des personnages. Mais également les pièces de théâtre citées durant l’intrigue et pouvant servir de références aux personnages…

J’ai hâte de connaître le média mis en avant dans le prochain roman de l’auteur : « C’est moi l’assassin »…

Au final, dans la veine des précédents romans de l’auteur, mais peut-être encore en plus maîtrisé, un roman policier qui n’est pas qu’un roman policier, qui est plus qu’un roman policier, mais qui est assurément un bon roman…