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Je pense que trop de lecteurs (dont je faisais récemment encore partie) sous-estiment bien trop fortement le talent d’André Helena (1919-1972) enfin, du moins ceux qui connaissent cet auteur.

Il faut dire que j’avais découvert cet auteur à travers ses petites séries policières sous pseudonymes et que je n’avais pourtant pas été charmé par la plume proposée.

Sont-ce les contraintes du format court et celles inhérentes à des publications rapides nécessitant d’écrire beaucoup et vite ? Toujours est-il qu’il me semble bien que l’auteur était bien plus à l’aise dans le format roman, comme me l’avait déjà prouvé la lecture de « Massacres à l’anisette » publié en 1955 et comme me le confirme la lecture de son premier roman « Le Bon Dieu s’en fout », publié en 1949, après « Les flics ont toujours raison », mais écrit en 1945.

Pour rappel, André Helena, sous de nombreux pseudonymes (Noël Vexin, Em Carry et bien d’autres), a abreuvé les collections fasciculaires policières durant les années 1950.

Le Bon Dieu s’en fout :

Un roman, noir, très noir, dans la lignée de la trilogie noire de Léo Malet ; même époque, même prolétariat miséreux, même fatalité. On y croise des dealers, des proxos, des flics avides, des filles vaincues, des proprios veules, des fermiers pourris, une handicapée tyrannique et cruelle, tout ce petit monde comme une représentation de l’Humanité selon Helena. C’est une œuvre fondatrice et caractéristique du Noir, tout en ombres, en chuchotements, en silence et en ténèbres. Yvan Audouard parlait justement à son propos de « roman gris ». Le gris de la vie renvoie à celui d’une époque en grisaille avec ses ruines, ses immeubles et jardins en déserrance ou ses bidonvilles. Le Bon Dieu s’en fout est un chef-d’œuvre, au même titre que Monsieur Ripois, Une si jolie petite plage ou Sombre Dimanche. Il y a du Pavese et du Bataille chez André Helena qui n’en a pas fini, de son grand nuage noir, de porter la Révolte dans le Bleu du Ciel.

Félix Froment, condamné pour le meurtre de sa compagne et de l’amant de celle-ci, parvient à s’évader de Cayenne et revient, sous une fausse identité, dans la ville de son enfance. Il redécouvre, sous la pluie et le froid les quartiers glauques qui le virent grandir. Mais il semblerait que, les pauvres et les miséreux, le Bon Dieu s’en foute.

La 4e de couverture proposée avec la réédition de 1986 (il me semble) fait un rapprochement entre ce roman et ceux de la « Trilogie noire » de Léo Malet.

On pourrait penser, ici, à une démarche commerciale rapprochant un auteur injustement méconnu d’un autre devenu culte avec sa série « Nestor Burma ».

À la lecture de ce roman et des autres, on se rend compte qu’il n’en est rien.

Effectivement, tant dans le style que dans l’ambiance ou dans l’histoire et le nihilisme, André Helena s’élève au niveau de son confrère et, il faut bien l’avouer, parvient même à le dépasser.

« Le Bon Dieu s’en fout » pourrait s’inscrire comme le maillon manquant entre « Il fait toujours nuit » et « Le soleil n’est pas pour nous », du moins dans l’attachement du personnage (j’occulte totalement « Sueur aux tripes » où il est impossible d’apprécier le héros et de trembler pour lui).

Car, Félix Froment, le héros de « Le Bon Dieu s’en fout », malgré le fait qu’il soit un assassin, est un personnage brisé, touchant, auquel le lecteur peut s’attacher, car, malgré son statut, il demeure humain, un humain qui cherche ce que tous les humains cherchent, le confort, l’amour, la sécurité…

Mais, le Bon Dieu s’en fout des types comme lui, contrairement aux lecteurs.

Si « Le Bon Dieu s’en fout » s’apparente donc à la passerelle entre les deux romans cités de Léo Malet dans sa forme, son ambiance et son personnage, on doit reconnaître qu’il s’élève au moins au niveau de « Le soleil n’est pas pour nous » en qualité de plume...

Ce roman, principalement narré à la première personne du point de vue du personnage principal (certaines rares scènes sont narrées à la troisième personne) démontre tout le talent gâché d’André Helena.

Parvenir à un tel niveau de qualité littéraire dès son premier roman est gage d’un grand auteur en devenir, presque déjà à maturité.

Mais alors, qu’est-il arrivé à l’écrivain ? Les postfaces de certaines rééditions sont éloquentes à ce sujet et je vous invite à les lire pour comprendre une partie de l’envers du décor de la littérature fasciculaire mais aussi de certains éditeurs, tous genres et styles confondus.

Un auteur, André Helena, poussé à polir sa plume, à écrire trop vite pour gagner des clopinettes qu’il n’était pas toujours certain de toucher, à voir ses textes parfois retoucher sans son accord… l’alcool, la dépression, la misère… bref, le côté obscur de la force.

Mais quel dommage ! car « Le Bon Dieu s’en fout » est l’œuvre d’un grand écrivain qui, à part quelques fulgurances, par la suite, ne travailla qu’à l’arrache, pour produire des textes, si ce n’est insipides, du moins loin de ce qu’il était capable de proposer.

« Le Bon Dieu s’en fout » est donc à la fois la première et quasiment la dernière pierre (j’abuse, mais pas loin) de la production d’André Helena. C’est, du moins, un roman noir, bien noir, désabusé, bien désabusé, nihiliste, bien nihiliste, et, surtout, un grand roman de la part d’un auteur demeuré petit malgré son immense talent…

Parce que la vie n’est pas toujours juste, les meilleurs auteurs ne sont pas toujours ceux qui atteignent la postérité ou du moins le succès.

Parce que la vie n’est pas toujours juste, il serait temps de redorer le blason de certains auteurs d’hier et d’avant-hier, dont, notamment et sûrement, celui d’André Helena, l’homme qui tutoya les anges dès son premier roman…

Bon, j’en fais beaucoup, mais vous aurez compris le principe.

Au final, s’il n’y avait qu’un récit d’André Helena à lire, c’est assurément son tout premier : « Le Bon Dieu s’en fout ».