La Sorcière du Strand
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Si les personnages récurrents ne manquent pas dans notre littérature populaire policière, et ce depuis l'inspecteur Lecoq d'Émile Gaboriau apparu en 1865, ils sont encore plus nombreux dans la littérature anglophone.
On pensera bien sûr à Sherlock Holmes, avant lui au chevalier Dupin, mais également au détective Nick Carter et de bien moins connus comme Dorcas Dene, Miss Boston, Max Carrados... j'en passe et des meilleurs.
Dans cette foultitude de détectives et policiers récurrents, certains sont confrontés à des ennemis jurés (Sherlock Holmes et Moriarty ; Nick Carter et le Dr Quartz...) qui passent au second plan...
Mais certains de ces enquêteurs se sont fait supplanter par leurs ennemis... c'est le cas du détective Dixon Druce et de son ami le légiste Éric Vandeleur...
En effet, ces deux personnages sont nés de la plume du duo L. T. Meade (1844-1914) et Robert Eustace (1869-1943).
La première (Elizabeth Tomasina Meade) était une femme de lettres prolifique ayant exercé dans les genres jeunesse, romance et policier.
Le second (Robert Eustace) était médecin et chargé d'assurer la cohérence des récits d'un point de vue médical et scientifique (traitements, poisons...).
Pas étonnant alors que les récits écrits par les deux auteurs tournent souvent autour d'histoires médicales.
Et si c'est le cas en général, cela l'est aussi en particulier avec la série dans laquelle interviennent les deux personnages susnommés : « The Sorceress of the Strand » (La Sorcière du Strand).
Cette série comprend 6 épisodes qui furent publiés dans le célèbre " Strand Magazine " (celui qui publia les aventures de Sherlock Holmes) à partir de 1902.
Et si ces 6 épisodes mettent en scène très logiquement les mêmes héros (Druce et Vandeleur), ils mettent également en avant le même ennemi : Madame Sara, une " jeune " femme qui se dit " embellisseuse " et qui connaît les secrets pour retarder les effets de l'âge, ce qui la rend indispensable à la gent féminine de la Haute Société.
En plus de cela, elle est également dentiste, scientifique, maîtrise les poisons et... surtout, elle est une criminelle avertie qui cherche à manipuler ses patients dans le but de s'approprier leurs richesses.
Bruce Dixon est le narrateur des récits. Il nous conte les six aventures qui l'ont confronté avec Madame Sara.
Il est épaulé ou plus souvent encouragé par Éric Vandeleur, un médecin légiste qui travaille pour la police.
Madame Sara, quant à elle, est un personnage éminemment réputé et qui a ses accès dans la Haute Société grâce à ses talents et ses connaissances médicales qui permettent aux femmes de la Gentry de lutter contre les affres du temps.
Mais derrière ces apparences positives, Madame Sara profite de sa situation pour manipuler les gens afin de s'enrichir sur leurs dos. Pour cela, elle s'appuie sur ses connaissances scientifiques...
À une époque où Sherlock Holmes révolutionne le monde du récit policier en mettant en avant son esprit analytique et son sens de l'observation, Meade et Eustace décident de prendre une autre direction et ouvrent la voie au récit policier scientifique.
En effet, chacune des aventures est l'occasion de s'appuyer sur un élément scientifique à travers les poisons, les traitements, les innovations technologiques...
Mais la série est également l'occasion, pour une des premières fois, de mettre la femme au centre de l'histoire, mais cette fois, non pas du bon côté de la barrière en tant que détective ou policière, mais de celui du mal. Un génie, dans tous les sens du terme, les bons comme les mauvais.
Appréciée par une grande partie de la noblesse, elle est redoutée et crainte par ceux qui connaissent sa véritable personnalité (dont, notamment, Vandeleur et Dixon).
Mais, Madame Sara n'est pas qu'une " Némésis " de plus. Contrairement aux méchants masculins, Madame Sara symbolise la peur de la société victorienne envers l'émancipation grandissante de la femme dans cette société.
Depuis quelques années, les femmes peuvent devenir médecins, depuis peu, elles peuvent plaider en tant qu'avocat. Sous peu, Marie Curie obtiendra le prix Nobel de Physique.
« The Sorceress of the Strand » est donc une série littéraire qui s'inscrit dans son époque.
Ces six épisodes de 8000 à 9500 mots connurent un certain succès auprès des lecteurs.
Et on comprend pourquoi à la lecture de ceux-ci.
En effet, si les épisodes sont courts, ils n'en sont pas moins très agréables à lire, notamment grâce à la plume des auteurs.
On prend donc plaisir à lire ces récits et à suivre les confrontations entre Dixon, Vandeleur et Madame Sara.
On assiste également à l'obsession qui étreint les deux amis et les pousse sans cesse à voir la main de Madame Sara derrière tous les crimes et les mystères (et ils ont souvent raison).
Alors oui, les procédés ont un peu vieilli (il s'est passé plus de 120 ans depuis), cependant, les sujets sont toujours intéressants, le style est captivant et les personnages suffisamment attachants pour que l'on suive cette lutte avec plaisir.
On est même frustré, à la fin du 6e épisode de savoir que cet affrontement prend fin et que l'on ne pourra plus assister au machiavélisme de Madame Sara ni aux efforts de Vandeleur et Dixon pour la contrer.
Au final, une série courte composée de récits courts, mais qui s'avère être une série à la fois intéressante d'un point de vue littéraire, mais aussi pour son témoignage d'une époque, de ses évolutions et de ses craintes.
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