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Boris Vian, je connaissais, de nom, mais je n’avais jamais lu sa prose. Il faut dire que, attiré uniquement par le monde du polar, ou presque, Boris Vian n’était pas l’auteur vers lequel je me serais tourné d’instinct. Boris Vian, peut-être pas, mais qu’en était-il de Vernon Sullivan, son pendant américain ?

Car, Vernon Sullivan est un auteur américain de romans noirs dont Boris Vian était le traducteur. Bon, en fait, comme de nombreux écrivains français de l’époque, Boris Vian avait adopté un pseudonyme à consonance anglo-saxonne pour écrire des romans et se prétendait le traducteur, pour le proposer au public français. L’écrivain Paul Max en avait fait de même sous le pseudonyme de M.A. Hychx pour proposer le premier opus de sa série « Mac Tiddle », « Le détective aux chaussettes », en s’en déclarant traducteur et bien d’autres auteurs ont utilisés des pseudonymes « américains » soit pour changer de style ou de sujet, soit pour une raison « commerciale ».

Dans le cas de Boris Vian, il semblerait qu’au départ, le changement était plus dû à une blague, même si, très rapidement, l’opération se révéla très fructueuse.

Du coup, Vernon Sullivan écrivit quatre romans dont « J’irais cracher sur vos tombes » fut le premier et le plus sulfureux, probablement, même si le triptyque préféré de Vernon Sullivan semblait être « Sexe, Drogue et Jazz ».

J’irai cracher sur vos tombes : Lee Anderson, vingt-six ans, a quitté sa ville natale pour échouer à Buckton où il devient gérant de librairie. Il sympathise dans un bar avec quelques jeunes du coin. Grand, bien bâti, payant volontiers à boire, Lee, qui sait aussi chanter le blues en s’accompagnant à la guitare, réussit à séduire la plupart des adolescentes. Un jour, il rencontre Dexter, le rejeton d’une riche famille qui l’invite à une soirée et lui présente les sœurs Asquith, Jean et Lou (17 et 15 ans), deux jeunes bourgeoises avec « une ligne à réveiller un membre du Congrès ». Lee décide de les faire boire pour mieux les séduire... et poursuivre son sinistre dessein. 

Écrit à la suite d’un pari, cet excellent pastiche de roman noir fut publié en 1946 sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, un prétendu auteur américain. Récit d’une vengeance, dénonciation du racisme et de l’intolérance, ce best-seller fut jugé à l’époque immoral et pornographique, ce qui amena son interdiction en 1949 et la condamnation de son auteur pour outrage aux bonnes mœurs. Claude Mesplède

On peut apprécier Claude Mesplède pour son immense travail sur le roman policier, mais force est de constater, à la lecture de sa critique à la fin de la 4e de couverture, qu’il en fait un peu trop autour de ce roman.

Car il est assez difficile de décrire comme « pastiche », « J’irais cracher sur vos tombes » tant celui-ci semble écrit au 1er degré. Excellent est également un adjectif un peut fort. Quant à la dénonciation du racisme, si, dans un premier temps, ce travers est effectivement mis en avant, il est très vite effacé par ceux du héros du livre, de l’antihéros, devrais-je dire, le fameux Lee Anderson.

Mais, comme il est difficile d’écrire une critique sur ce roman sans en dire trop, je conseillerais à ceux et celles qui avaient envie de le lire, d’abandonner ma chronique immédiatement.

Effectivement, donc, disais-je, le lecteur comprend très vite que Lee Anderson envisage de venger la mort de son petit frère et que celui-ci a probablement été victime du racisme. L’auteur nous renseigne succinctement, dans un premier temps, sur les origines de Lee Anderson et l’on imagine que c’est un noir à la peau blanche.

Quand Lee Anderson fait tout pour se faire apprécier d’une bande de jeunes délurés d’un village, on commence à se dire que celle-ci a quelque chose à voir avec la mort de son frère. Mais, comme Lee ne pense qu’à se taper tout ce qui a des seins et qui bouge et qui a moins de 18 ans, on commence à se poser la question de sa motivation. Car si le but est juste de baiser de la blanche pour venger la mort de son frère, celui-ci semble bien mesquin.

Aussi, quand Lee Anderson jette son dévolu sur les sœurs Asquith, des filles de bourgeois, on se met à imaginer que cette famille est responsable de la mort tragique du « petit ». Mais, au final, on comprend que non et que Lee Anderson assène une vengeance aveugle sur de simples innocents dont la seule culpabilité est d’être blanc, un acte raciste, donc, et qui va à l’encontre même de l’idée de dénonciation du racisme.

C’est d’ailleurs peut-être là que réside le pastiche : dans cette contradiction.

Mais, avant de se questionner sur la fin ultra brutale de ce roman et le non-sens même de la vengeance de Lee Anderson, c’est tout le parcours de celui-ci qui pose des questions.

Car, la jeunesse américaine selon Vernon Sullivan se résume en deux mots : sexe et alcool. Effectivement, dès 15 ans, toutes les filles se soulent la gueule et sont plus promptes à écarter les cuisses qu’à aligner deux idées sensées d’affilée.

Nous sommes, certes, dans les années 40, mais, tout de même, la vision de la femme, de l’adolescente, de Vernon Sullivan laisse dubitatif. Car, pour lui, toutes les filles ne peuvent que succomber à un bel homme un peu viril, même quand elles sont violées par celui-ci, surtout, quand elles sont malmenées par celui-ci et, au final, ne désirent que l’épouser... un résumé tellement inepte d’une jeunesse, même dorée, que cela en ferait tomber les yeux des lecteurs.

Mais la vision de l’homme, selon Vernon Sullivan n’est guère meilleure puisque celui-ci, le mâle, ne pense qu’à baiser à tour de bras, tout ce qui bouge, tout ce qui a moins de 18 ans et, même, ce qui a à peine dépassé la dizaine comme dans la scène ou Lee Anderson est amené par un jeune de la bande dans un bouge pour se taper des gamines même pas pubères et y prendre un plaisir non dissimulé.

Certes, l’ont peut penser que toutes ces scènes n’ont pour autre but que de choquer le lecteur à une époque où celui-ci n’était peut-être pas tant habitué qu’à l’heure actuelle à ce genre de lecture.

Pour autant, le livre ne se résume qu’à une accumulation de ces scènes « subversives » sans laisser place à un quelconque suspens si ce n’est de celui de savoir qui sera la prochaine à succomber aux charmes du héros.

Il ne reste plus, alors, qu’au lecteur lassé par cette propension salace à se délecter de la plume de Vernon Sullivan qui est, quand même, Boris Vian. Ha ba oui ! Mais non ! Car la plume de l’auteur, du moins, dans ce roman, n’a rien de transcendante, loin de là. Bien sûr, la plume est asséchée pour coller à l’état d’esprit du personnage principal, mais cela n’empêchait pas Vian de proposer, parfois, quelques élans littéraires de qualité. Ba, apparemment, si.

Alors, il ne reste plus qu’à se contenter de la violence sans concession de l’ultime scène qui, pour le coup, est choquante, même à notre époque.

Au final, la plus grande qualité de « J’irais cracher sur vos tombes », à l’heure actuelle, du moins pour le lecteur que je suis, est d’être très court et, heureusement, car, sinon, j’aurais abandonné la lecture en cours de route, lassé par les scènes de culs s’enchaînant sans réel intérêt.