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J.A. Flanigham est un auteur énigmatique de la littérature populaire du milieu du XXe siècle pour lequel je me passionne depuis que j’ai découvert sa plume à travers les enquêtes de Bill Disley, le reporter-détective.

L’auteur a sévi en 1945 et 1959, dans diverses collections, principalement chez deux éditeurs : Les Éditions Lutèce et les Éditions Ferenczi.

Pour les seconds, tous les titres, ou presque, sont regroupés dans la collection « Le Verrou ».

Pour les premiers, J.A. Flanigham a proposé au moins trois séries policières : « Les aventures de Bill Disley », « Dick et Betty, aventuriers modernes » et « Les dessous de l’Agence Garnier ».

Si la dernière série semble plus facile à cerner (six épisodes distincts regroupés au sein d’un magazine éponyme), les deux premières sont beaucoup plus floues.

« Bill Disley » comprend indéniablement le plus d’épisodes, que ce soit en fascicules 16 pages denses, 32 pages ou 128 pages, même si les éditions, rééditions, réécritures, complexifient la création d’une liste exhaustive.

Mais, au final, c’est bel et bien la série « Dick et Betty » qui semble la plus complexe à lister. Pourquoi ? Parce que, pour les mêmes raisons que sa consœur, les différentes rééditions dans d’autres collections, sous d’autres formes, ne facilitent pas les choses. Mais plus encore le fait que des titres annoncés faisant partie de la série, au dos même d’un des épisodes de ladite série, se retrouvent être des épisodes des aventures de Bill Disley alors que certains épisodes annoncés, sur la couverture, comme un épisode de Bill Disley, se trouvent être un épisode de Dick et Betty !!! Merci les Éditions Lutèce.

La seule et l’unique solution pour établir une liste définitive serait de se procurer l’intégralité des titres écrits par l’auteur et de les lire, afin de différencier les deux séries des autres titres indépendants.

Ne pouvant mettre en place une telle solution, de par le coût inhérent à de tels achats, mais plus encore, par la difficulté de trouver tous les titres (et peut-être même de les connaître), je me contenterai donc de juste parler de ceux que je possède, dont :

Sorcellerie à Covent Square :

 

Dick Reutel, détective, et sa tendre femme Betty, apprennent par le journal qu’Elsie, la femme du peintre Ronald Smith, a été retrouvée morte, chez elle, empoisonnée.

 

L’artiste étant de leurs amis, Dick et Betty se rendent sur place, à Covent Square, afin d’apporter un réconfort à Ronald et Grace, sa troublante belle-sœur qui vit sous le même toit.

 

S’agit-il d’un crime ou d’un suicide, se demandent les médias ?

 

Si la justice conclut rapidement à la deuxième solution, Dick, lui, semble pencher plutôt vers la première…

 

Ce titre n’est indéniablement pas le premier de la série, ou alors l’auteur ne s’est vraiment pas fait braire pour présenter ses personnages.

On ne sait donc que très peu de choses sur Dick et Betty, si ce n’est que lui a 34 ans, elle, 25. Que lui est beau et elle, belle. Qu’il aime le porto et les femmes. Qu’elle aime Dick et Dick. Qu’il est détective. Qu’elle est le repos du guerrier.

Car oui, la série se nomme « Dick et Betty », mais si tous les épisodes sont de la trempe de celui-ci, et connaissant un peu la place qu’on les femmes dans les histoires de J.A. Flanigham, Betty n’endosse qu’un rôle très très subalterne de femme aimante et attendant le retour de son homme tandis que Dick, lui, est le mâle dans toute sa splendeur : beau, jeune, fort, intelligent, ironique, perspicace, drôle... ayant pour uniques défauts de trop aimer le porto et... peut-être, d’être trop attiré par les femmes ou de trop les attirer.

Rien d’original donc, dans cette posture adoptée par l’auteur, qui est, d’ailleurs, une posture très longtemps partagée par une majorité d’auteurs de romans policiers (on notera le peu de femmes héroïnes de ce genre de romans à l’époque : Miss Boston, Ethel King, Thérèse Arnaud, Elsa Van Laëghels... et encore, elles datent toutes de la première moitié du XXe siècle voire du premier quart.

Mais chez J.A. Flanigham, de par un esprit ou une plume ou les deux, trop inspirés par les romans noirs américains, la femme ne peut avoir que deux rôles : la femme soumise ou la femme vénéneuse. La sainte ou la salope. L’épouse ou la putain. Avec une prédilection pour le second choix. Mais, toujours, la femme est belle et attrayante, souvent la cause des problèmes, soit par son action personnelle, soit par les actions qu’elle inspire aux hommes. Bref, la femme est bien souvent l’Ève responsable de la déchéance de l’Adam.

Rien de nouveau donc, dans ce monde et s’il n’y avait que cela chez J.A. Flanigham, je le bouderais tout autant que ses confrères qui ont pris pour dogme ce manichéisme misogyne qui, contrairement à ce que certains [taines] pensent, ne fait aucunement partie de mes sentiments profonds.

Oui, mais voilà. J.A Flanigham, malgré [grâce ?] à ses travers, a également du génie. Le génie consistant à avoir une plume totalement identifiable dans le monde de la littérature populaire où la plupart des auteurs cherchent à passer inaperçus, soit pour se cacher derrière un pseudonyme afin de ne pas entacher une carrière plus glorieuse ailleurs, soit pour multiplier les pseudonymes et les écrits afin d’être présents ou omniprésents, soit, plus sûrement, pour être plus fédérateurs et ne pas risquer de déplaire à certains lecteurs en tentant de leur proposer plus qu’ils ne demandent.

Car, que l’auteur œuvre dans le policier à tendance humoristique comme avec les « Bill Disley », le policier plus aventureux et plus romanesque comme avec les « Dick et Betty » ou dans le roman noir, très noir, limite désenchanté, comme « Meurtres pour zéro », il a une qualité qui fait sa force : les dialogues.

Et quand je dis « Les dialogues », je ne me contente pas de mettre en avant les réparties et les joutes verbales que peuvent se jeter à la face les protagonistes de ses romans. Non, si ces échanges sont par trop savoureux, soit par leur humour, soit par leur ironie, c’est aussi, avant tout, surtout, par les indications scéniques.

Car, tout auteur ayant déjà auter [oui, je sais, cela ne se dit pas, mais je le dis quand même], sait qu’il doit ponctuer ses dialogues d’incises.

Un dialogue sans incise, c’est comme une passe en retrait, au football, quand on est gardien de but : c’est assez risqué.

Risqué, car les dialogues manquent de reliefs. Risqué, car le lecteur peut s’y perdre et ne plus savoir qui parle. Risqué, enfin, car cela devient vite chiant à lire.

- Mais qui parle ? demanda le lecteur un peu perdu.

- C’est le héros ! répondit l’auteur abasourdi que son lecteur suive si peu son histoire.

– Ha bon, je croyais que c’était le méchant ! s’étonna celui qui lisait.

– Mais, voyons, le méchant, c’est le héros de l’histoire !!! s’exclama l’écrivain en pensant, tout au fond de lui : « abruti ! ».

Oui, donc, ces incises sont utilisées [trop ?] par tous les auteurs. C’est facile, ce n’est pas cher et ça peut permettre au lecteur de suivre de longs dialogues.

Mais, ce qui est plus difficile, et moins usité, puisque plus difficile, c’est d’incorporer, dans les dialogues, des indications scéniques qui servent le dialogue et le rythme.

Car, dit-il en tapant du poing sur la table :

– C’en est trop ! je me décarcasse à écrire un bon dialogue et toi, tu ne suis pas.

L’autre baissa le regard, gêné et, les lèvres tremblantes, répondit :

– Je suis désolé, je suis un peu con.

- Con ? s’exclama l’auteur en se redressant de toute sa hauteur pour montrer son courroux et impressionner son interlocuteur de son mètre quatre-vingt-quinze [c’est un grand auteur]. Mais c’est un doux euphémisme, mon ami.

Sourire aux lèvres le papivore lui répondit :

– « Doux euphémisme » ? Voilà qui est, me semble-t-il, un pléonasme.

L’écrivain jeta sa plume et son encrier à la face de l’anagnoste en s’écriant :

– Connard !!!

Bon, mes indications scéniques sont à la fois dénuées de talent et d’à-propos, mais je ne vais tout de même pas me casser le tronc pour un simple exemple et puis je n’ai aucune prétention d’égaler en la matière le génie de J.A. Flanigham que je tente, de si triste façon de mettre en avant.

Mais vous m’aurez compris, J.A. Flanigham offre une rare qualité en la matière ce qui a le triple avantage de rendre sa plume identifiable, de rythmer son récit et de cerner ses personnages sans avoir à utiliser une trop longue introduction.

Si ces avantages offrent une somme d’intérêts non négligeable dans le cadre d’un roman classique, ils deviennent une preuve totale de génie dans un texte très court comme le sont les fascicules de l’époque.

Et c’est là que réside le génie de J.A. Flanigham, c’est de parvenir à faire d’une contrainte si cloisonnante que la taille d’un roman ultra court, une véritable force.

Car ces indications scéniques, ajoutées à des incises pertinentes permettent non seulement de rythmer les scènes en multipliant les informations, informations que l’auteur n’aurait pas la place de fournir d’une autre manière.

Car, en deux ou trois mots, l’auteur parvient ainsi à mettre en avant un trait de caractère, une qualité, un défaut, un trouble, qu’il lui faudrait, d’une façon classique, plusieurs lignes pour mettre en place.

Et, multipliant ces plusieurs lignes, par le nombre d’informations, l’ensemble deviendrait rapidement indigeste.

Alors que là, maniée de façon pertinente, cette utilisation des incises et des indications scéniques confère au pur génie.

Bref, tout cela pour vous dire que J.A. Flanigham ou tout auteur qui se cachait derrière ce pseudonyme était donc un génie de la littérature populaire qui maîtrisait à la perfection la narration et le style adéquats qui magnifient la littérature fasciculaire, ce qui n’est pas donné à tout le monde.

Mais revenons-en au titre en question.

La femme d’un célèbre peintre meurt empoisonnée. La justice conclut au suicide, mais le détective perçoit autre chose, serait-ce à cause de la beauté vénéneuse de la sœur de la défunte ou parce que celle-ci avoue ne pouvoir être amoureuse que de deux hommes : le détective et son propre beau-frère ? Ou bien, tout simplement, parce que s’il s’agissait d’un suicide, il n’aurait plus rien à faire et que le roman se terminerait en quelques lignes, ce qui empêcherait le détective de travailler et l’auteur de nous prouver son talent ?

Toujours est-il que Dick Reutel [dont on sait qu’il s’appelle Reutel que dans un autre roman, car ici seul son prénom est cité] va se lancer dans l’enquête avec emphase, brio et une certaine ironie.

Certes, l’histoire est courte [moins de 9 000 mots] et l’intrigue sera donc assez réduite. Mais de par les qualités de l’auteur que j’ai tenté de vous vanter, le lecteur, encore une fois face à un court texte de J.A. Flanigham, n’a jamais l’impression de se trouver devant une enquête aussi concise tans les informations fournies sont nombreuses et que le rythme est permanent.

La seule chose qu’on pourra reprocher à l’ouvrage, c’est la place assez secondaire ou détestable des femmes et là encore plus, étant donné que la série s’appelle tout de même « Dick et Betty » alors que de Betty, il n’y a point... ou pas beaucoup, tout du moins.

Au final, J.A. Flanigham n’a de cesse de m’enthousiasmer de par son style et si les personnages sont moins attachants que ceux de la série « Bill Disley » l’ensemble se lit pourtant de façon très agréable. Il me tarde de découvrir l’auteur à travers un texte plus long...