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La littérature populaire de la première moitié du XXe siècle est un océan dont on ne connaît toujours pas toutes les espèces le peuplant.

Tiens, ma métaphore, au départ, me semblait judicieuse, mais, en m’apprêtant à la prolonger et à l’étirer, je me rends compte qu’elle tombe à l’eau d’elle-même.

Bref, la littérature populaire de la première moitié du XXe siècle est un immense vivier de textes dont certains se noient sous les autres et dont certains auteurs demeurent plus inconnus encore que les récits eux-mêmes.

Mais, dans cette méconnaissance, il y a des strates, des niveaux. Depuis l’auteur inconnu du texte illustre, jusqu’au texte inconnu de l’auteur célèbre (toute proportion gardée) en passant par le texte inconnu de l’auteur inconnu.

Bon, je m’égare, ce qui est souvent le cas quand j’aborde le sujet, tant il y a à dire dessus.

Tout ça pour dire que l’on pourrait passer ses journées entières à brasser les textes de l’époque, on pourrait ne jamais tomber sur le même si on le désirait.

Et ces tonnes de textes sont issues d’un nombre incalculable de pseudonymes derrière lesquels se cache un nombre presque aussi édifiant d’auteurs.

H.-R. Woestyn est un de ces auteurs qui a œuvré sous couvert d’un pseudonyme non identifié à ce jour pour abreuver la littérature populaire de son époque, depuis le tout début du XXe siècle, sous différents pseudonymes (Roger Nivès, Cornil Bart, Jules France, Henry Sevin...)

Mais la part la plus intéressante de sa production (pour moi) demeure celle dirigée vers la littérature fasciculaire policière (même s’il ne faut pas négliger les courts textes qu’il livra pour le magazine « Mon Bonheur » à la fin de la première décade du siècle précédent).

Dans ces nombreux textes, deux personnages sortent du lot, des personnages qui reviendront, ensemble ou séparément, dans au moins une dizaine de titres, la plupart édités en premier lieu dans la collection « Le Roman Policier » des éditions Ferenczi à partir de 1919 sous la forme de fascicules de 48 ou 32 pages, pour la plupart réédités dans une forme légèrement allongée dans la collection « Police et Mystère » du même éditeur au milieu des années 1930. Mais certains de ces titres, que l’on retrouve dans la seconde collection, semblent ne pas avoir d’édition antérieure.

Ces personnages sont les détectives Ned Burke, un américain à l’apparence volontairement plus vieille que de normale et son élève Romain Farel.

Le premier est plus effacé et marche souvent à l’aide d’une canne. Le second est plus jeune et plus fougueux. Et, même s’ils sont maître et élève, les deux détectives fonctionnent comme des alter ego bien qu’au final, la sagesse et le métier de Ned Burke prennent souvent le dessus sur Romain Farel.

Ils sont tous deux, donc, les héros récurrents d’une dizaine de récits (parfois Romain Farel agit seul) s’étalant sur 13 000 à 18 000 mots (selon les textes et les éditions).

LE LOUP DE VELOURS NOIR

Dans un cabaret parisien, au moment où les danseuses doivent entrer en scène, la « vedette » manque à l’appel.

Elle est retrouvée morte dans sa loge d’une embolie ou d’une rupture d’anévrisme, d’après le médecin appelé sur place.

Mais, très rapidement, des traces de strangulation sont découvertes sur le cou.

Suicide ? Mort naturelle ? Meurtre ?

La police est incapable de trancher faute d’indices concordants.

Cependant, là où les enquêteurs professionnels sont impuissants, deux détectives privés, Ned BURKE et Romain FAREL, vont faire jaillir la vérité…

Une danseuse est retrouvée morte dans sa loge. Le médecin penche pour une embolie ou un anévrisme, mais la police découvre des marques de strangulation sur le cou. Pourtant, rien ne laisse penser à un crime ni à un suicide. Alors ? La police patauge. Mais un riche banquier brésilien dont la victime était la maîtresse va faire appel aux détectives Ned Burke et Romain Farel pour découvrir la vérité.

Encore une fois, comme à chacune des enquêtes les concernant, les deux personnages récurrents débarquent, au mieux, au milieu du texte. Ici, le texte d’origine a été publié sous la forme d’un fascicule de 32 pages ne contenant pas tout à fait 13 500 mots.

Un format court qui, comme je le dis chaque fois, ne permet pas de proposer une intrigue digne de ce nom. Et, pourtant, l’auteur fait débarquer ses héros presque au bout de 8 000 mots, c’est dire donc qu’il n’en reste plus que 5 500 aux deux détectives pour résoudre le mystère. Très peu donc.

Il faut alors s’attendre à une enquête relativement linéaire, assez simple en réalité, même si l’auteur tente de la faire passer pour compliquée.

D’ailleurs, le lecteur a déjà résolu l’enquête bien avant les révélations de Ned et Romain et je dirai même, presque, dès le tout début de l’affaire puisque le titre est à ce sujet très évocateur.

Mais, peu importe, puisque la série n’est pas là pour proposer du roman policier d’investigations ni du roman à suspens.

D’ailleurs, si c’était le cas, l’auteur ne s’amuserait pas, à chaque fois, à s’attarder sur les circonstances qui ont amené au crime ou sur la vie victime sur la moitié du texte, perdant ainsi le peu de latitude que lui offre ce court format pour performer en la matière.

Non, encore une fois, H.-R. Woestyn s’attarde sur une première partie qui s’apparente à du roman de mœurs et il est amusant de noter qu’une nouvelle fois, la victime est une danseuse de cabaret, tout comme dans « Le coup de dent fatal », le précédent titre. Hasard ? Pas sûr puisque, si la victime travaille cette fois-ci aux « Fantaisies Parisiennes », un autre personnage, lui, danse à « L’Empire Palace », établissement dans lequel dansait la victime du fameux « Le coup de dent fatal ».

Si les auteurs de l’époque avaient pour habitude de mélanger les genres (sentimental, aventures, policiers) de façon diluée, H.-R. Woestyn, lui, dans cette série, fait la part de choses, avec, à chaque fois, une première partie « roman de mœurs » ou « roman sentimental » et d’une autre, le « roman policier d’aventures ». Ce qui est assez étonnant avec un format aussi court.

Alors, bien sûr, ce mélange non miscible est assez particulier (et c’est d’ailleurs ce qui fait l’intérêt principal de la série), les héros peu présents et peu développés, l’intrigue faible, linéaire et prévisible, mais, pourtant, la lecture de ces courts romans est très agréable même si on aurait aimé que la part impartie aux héros soit plus importante.

Au final, un court roman agréable à lire dont l’intérêt réside tant dans le mélange particulier des genres que dans les deux personnages qui, même s’ils sont seulement esquissés, sont intéressants (même si leur potentiel n’est pas pleinement utilisé).