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Parler une nouvelle fois du commissaire Jules Maigret n’a pas de réel intérêt tant tout le monde le connaît à travers les romans, les films ou les séries adaptés de ceux-ci, des on-dit, des évocations des autres lecteurs, des articles, des documentaires et de tant des multiples rééditions savamment orchestrées par les ayant-droits cherchant à prolonger le mythe et, surtout, les recettes avant que le personnage ne tombe dans le domaine public (qu’ils se rassurent, ils ont encore une trentaine d’années devant eux).

Mais Jules Maigret, personne ne le connaît vraiment sauf, bien sûr, son père créateur, Georges Simenon lui-même, qui ne cessa, pendant quarante ans, de le dépeindre, d’histoire en histoire.

Mais si chaque enquête du commissaire Maigret est une occasion de mieux appréhender le personnage, cette assertion est d’autant plus vraie avec « Cécile est morte », le troisième opus du recueil « Maigret revient… » datant de 1942 (le texte, lui, date de décembre 1940).

Cécile est morte :

Maigret s’en veut. Il aurait dû savoir. Elle lui avait pourtant demandé de l’aide. Cécile venait chaque matin, les derniers temps, l’attendre dans l’antichambre de son bureau de la P. J., à tel point que ses collègues jasaient et se moquaient de lui. Elle attendait, espérait, racontait à nouveau que quelqu’un, chez sa tante, entrait sans laisser de traces. Visitait… Maigret était occupé. Un gang de Polonais. Les affaires courantes… Il aurait dû savoir.

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Depuis des mois, Cécile Pardon se rend quai des Orfèvres dans l’espoir de parler au commissaire Maigret. Depuis des mois elle assure le policier que, la nuit, quelqu’un pénètre dans le logement de sa tante, où elle habite également et déplace les objets sans rien voler. Depuis des mois, rien d’autre ne se passe. Depuis des mois, quand un inspecteur est placé en surveillance, il ne découvre rien.

Aussi, ce matin, quand Maigret arrive en retard, qu’il aperçoit Cécile dans l’aquarium, l’espace d’attente des visiteurs protégé par une grande vitre, au lieu de recevoir la jeune femme, il vaque à d’autres occupations, sachant qu’à chaque fois, la jeune femme attend, des heures, jusqu’à ce qu’il ait le temps de lui parler.

Mais ce matin, Cécile n’attend pas. Du moins, n’est-elle plus dans l’aquarium que Maigret vient pour la voir. Étrange. Inquiétant.

Maigret décide de se rendre chez elle, mais personne ne répond. Étrange. Inquiétant.

Quand il pénètre dans l’appartement, il trouve la tante morte, étranglée. Pas de traces de Cécile.

En revenant au Quai des Orfèvres, son patron l’attend pour lui annoncer une mauvaise nouvelle : Cécile est morte ! Elle a été retrouvée étranglée dans un placard du Quai des Orfèvres.

Maigret s’en veut.

Du coup, quand Maigret s’en veut, il est bougon et quand il est bougon, il est désagréable. À se demander (comme s’étonne sa femme) comment il n’est jamais giflé par les gens qu’il maltraite.

Dans une enquête de Maigret, le plus intéressant, le plus développé, ce n’est pas l’intrigue, mais le personnage lui-même. C’est une nouvelle fois le cas ici, mais plus que d’ordinaire, me semble-t-il.

En effet, Georges Simenon se concentre plus que de coutume sur son héros et nous présente sa façon de faire, de penser, de réfléchir…

C’est d’autant plus vrai que l’auteur crée un personnage, un policier américain, envoyé en France pour étudier la façon de faire de la police locale et que l’on adjoint à Maigret. Ce spectateur inhabituel, comment ne pas le voir comme une projection du lecteur qui suit et observe Maigret et que Maigret a un peu peur de décevoir tant il se déconsidère.

Mais si Simenon nous dévoile son commissaire plus que de coutume, il n’en oublie pas de proposer un panel de personnages secondaires hétéroclites et hauts en couleur. Des victimes, la vieille tante impotente, avare, méfiante, qui trempe dans des affaires louches ou de sa nièce, simple, soumise, discrète, en passant par le neveu, un raté paranoïaque et déprimé, au voisin, ancien avocat condamné pour atteintes aux mœurs envers des mineurs ou bien la fille d’un autre voisin, une ado délurée et provocatrice. Chacun, ou presque, a une part d’ombre en lui et résonne alors les propos du commissaire pour qui rien ne différencie un criminel, avant qu’il passe à l’acte, d’une autre personne, laissant entendre que chacun, pour une raison ou une autre, peut un jour franchir la barrière. Maigret, lui, s’intéresse au criminel avant le passage à l’acte, après, ce n’est plus son affaire, c’est celle de la justice.

Si on retrouve dans ce roman tout ce qui fait une bonne enquête du commissaire Maigret, ce roman offre plus encore que d’ordinaire. Certes, on retrouve cette confrontation des classes, souvent dans un champ géographique assez réduit (ici, un petit immeuble), mais là, la confrontation n’est pas une lutte, juste une exposition. Car, dans ce roman, il n’est pas tant question de mettre en avant les travers de chacun que de montrer le ressenti de Maigret face à ces travers.

On découvre ainsi un Maigret pudique, voire pudibond, choqué par l’attitude aguicheuse de certaines jeunes femmes.

Il est à noter que ce roman a eu les honneurs d’une adaptation cinématographique, réalisée par Maurice Tourneur et sortie en salles en 1944. Albert Préjean y interprète le rôle du commissaire à la pipe. Mais il est regrettable que le scénariste, le réalisateur et le comédien principal aient fourvoyé ou bien, mal compris, l’ambiance du roman, la psychologie du personnage phare, et que ce film ne soit, en fait qu’un roman policier classique au lieu d’être un « Commissaire Maigret ». Quitte à se démarquer du personnage littéraire, on préférera très largement les adaptations mettant en scène Jean Gabin dans le rôle de Maigret où l’acteur, à défaut d’être fidèle au personnage, livre une performance qui lui est propre et savoureuse. Ceci dit, Albert Préjean a interprété Maigret à deux autres reprises, pour les adaptations de « Picpus » et « Les caves du Majestic ».

Au final, un grand petit roman, composé un peu comme une étude de caractère sur le célèbre commissaire à la Pipe.

P.S. : Si je mets l’affiche du film en lieu de la couverture du livre, c’est, d’une, que l’affiche est belle et, de deux, pour rendre homme à André Gabriello, l’acteur jouant l’inspecteur Lucas à chaque fois auprès d’Albert Préjean et qui, dans « Cécile est morte » (et probablement les autres), lui vole la vedette allègrement.