morgue pleineJean-Patrick Manchette est un auteur qui a révolutionné le roman policier et à qui l'on donne la paternité du genre « Néo-Polar ».

Reconnu pour la qualité de sa plume, ses idées d'extrême gauche, pour les adaptations cinématographiques de plusieurs de ses ouvrages, pour ses traductions et... pour être mort bien trop jeune.

« Morgue pleine » est le premier roman de Manchette qui met en place le personnage de Eugène Tarpon, un gendarme devenu détective privé après avoir tué accidentellement un jeune homme dans une manif.

Eugène Tarpon devait être, au départ, un personnage récurrent dans la bibliographie de Manchette. Au final, l'auteur ne l'utilisera que deux fois, dans « Que d'os ! » et dans « Morgue Pleine ».

À la lecture des deux romans, le lecteur ne peut être qu'attristé que l'auteur n'ait pas été au bout de ses idées et ne nous ait pas offert d'autres aventures d'Eugène Tarpon.

Si Manchette est reconnu pour la portée idéologique, politique et sociale de ses romans, il est également vanté pour son don pour créer des personnages approfondis et intéressants.

Parmi tous ses personnages, Eugène Tarpon est probablement le plus intéressant et le plus attachant. Effectivement, dans les aventures de Tarpon, Manchette n'hésite pas à manier l'humour léger qu'il néglige bien trop souvent dans ses autres productions.

Quant à ses idées politiques, si elles sont toujours présentes dans ses œuvres, ici, comme dans « Le petit bleu de la côte ouest » elles ne sont pas représentées par le personnage principal, contrairement à, par exemple « Nada », mais par les personnages secondaires.

Morgue pleine : La gendarmerie mène à tout. Et même à la profession de détective privé. Minable, bien sûr Sauf... sauf quand on s'embringue, malgré soi, dans un sauvetage d'orpheline qui aboutit à des incidents aussi bizarres qu'affreux : incendies de voitures, massacres en chaîne, hystérie raciale, dinguerie caractérisée.

Eugène Tarpon était donc gendarme et il est devenu détective privé. Seulement, un détective privé sans client, c'est comme un politicien honnête, il n'a pas d'avenir.

Quand, en plus, sous l'effet de l'alcool ou de la colère, on refuse les rares offres d'emploi, cela n'arrange rien. Il ne manquerait plus qu'une jeune femme vienne le voir les mains en sang pour lui annoncer que sa colocataire est morte, égorgée, que le couteau est le sien, avec ses empreintes et, qu'en plus, elle a un mobile pour le meurtre, et ce serait le pompon. La cerise sur le pompon serait, qu'en plus, la jeune femme l'assomme et s'enfuit. Et c'est pourtant ce qui arrive à Eugène Tarpon, c'est dire si sa vie n'est pas simple.

Mais en plus de ne rien faire pour arranger les choses, Eugène Tarpon a la fâcheuse tendance de tout faire pour la compliquer comme se rendre sur les lieux du crime, se faire interpeller par la police, se faire suivre par un vieux journaliste, se confronter à des mafieux, être la cible d'une bande de fachos américains, d'être confronté à un vicieux pervers et d'être responsable de la mort d'un petit vieux sympathique.

Si j'avais été ditirambique (débrouille-toi pour trouver la bonne orthographe) sur « Que d'os ! », force est de constater que le plaisir de lecture et là encore bien présent. Il faut dire que le personnage d'Eugène Tarpon est fort intéressant et apporte une touche d'humour et de légèreté à une histoire embrouillée et souvent sanglante. Car Tarpon est loin du héros solitaire bourreau des cœurs et invincible, même, s'il est solitaire, il tombe souvent les gonzesses et il se sort de toutes les situations, même les plus dangereuses, mais non sans des plaies et des bosses.

Car Jean-Patrick Manchette nous livre là une histoire assez complexe, qui part un peu dans tous les sens, avec de nombreux personnages, des meurtres, des attentats, des kidnappings...

Mais, rassurons-nous, si l'histoire est complexe, l'auteur la mène à son terme avec talent et nous livre donc un roman maitrisé de bout en bout.

Au final, le personnage d'Eugène Tarpon est tellement fort que l'on peut aimer ses aventures sans aimer Jean-Patrick Manchette, mais, il faut bien l'avouer, la lecture est encore plus agréable lorsque l'on apprécie la plume de l'auteur et que l'on partage, a minima, ses idées politiques.