unnamed

« Luj Inferman' et La Cloducque » est la preuve indiscutable que l’auteur Pierre Siniac écrivait sous l’emprise de l’alcool... de la marijuana... de l’extasy... des amphétamines... de la cocaïne... des champignons hallucinogènes... de tous les psychotropes possibles et imaginables.

Ou alors, « Luj Inferman' et La Cloducque » serait la preuve que Pierre Siniac était totalement barré, ce qui semble être le cas, bien que cela n’empêche pas la prise de certaines substances en sus.

En 1971, Pierre Siniac, pour les besoins de la « Série Noire » des Éditions Gallimard, crée un improbable duo de personnages qui finiront par vivre 7 aventures en deux vagues, la première au début des années 1970, la seconde à la toute fin de la même décennie puis au tout début de la suivante.

Luj Inferman' est un traîne-savate qui renâcle au boulot, mais qui cherche toujours des combines pour gagner quelques sous et dont le passe-temps, semblerait-il, est de se faire cracher dessus par la population active et intégrée à la société.

La Cloducque est un géant ou une géante (sexe indéterminé et indéterminable) coiffée d’un chapeau cloche immonde, d’un pardessus dans un état indescriptible et les mains toujours plongées dans des gants de boxe.

Luj Inferman' et La Cloducque :

Luj est un traîne-savate, râleur, paumé, sadique à ses heures, petit truand combinard, qui manifeste à l’égard de la société une implacable lucidité. Quant à la Cloducque, son créateur explique qu’il proviendrait d’un vague rameau de l’arbre imposant et majestueux qui porte des gens comme Gargantua, Ubu, Oliver Hardy, le monstre de Frankenstein et les brutes obèses des burlesques américains ». « Siniac rejoint les moyens littéraires modernes, ceux de Céline, ceux de Beckett, mais chez lui il ne s’agit pas d’une référence d’intellectuel, mais plutôt d’un besoin bestial. » (Jean-Patrick Manchette) « Attention ! Ce livre parfaitement dingue franchit allègrement toutes les limites de la bienséance... Au total, c’est une entreprise de défoulement intégral, un dynamitage des structures romanesques, un attentat contre la morale et la civilisation. Vous avez déjà compris que je suis enthousiaste... Ou complètement fou ! » (Michel Lebrun) »

Luj, un traîne-patin dans un costard élimé trop petit pour lui, décide, pour gagner quelques sous, de se rendre dans la forêt d’Argonne dans l’espoir d’y découvrir des obus et autres déchets de la précédente guerre afin de revendre le tout à des ferrailleurs.

Mais, en lieu d’obus, il y trouvera La Cloducque, un géant hermaphrodite coiffé d’un crasseux chapeau cloche sur lequel il étale de la colle afin de prendre au piège des oiseaux qu’il avale, tout crus ou qu’il conserve, pour plus tard, dans une des grandes poches de son immense pardessus pouilleux. Ses mains sont continuellement enfoncées dans des gants de boxe.

Celui-ci lui explique que sa fille, Citronelle, a été enlevée en hélicoptère par d’anciens nazis et enfermée dans un couvent près d’Aix-en-Provence.

Il a pour but d’aller la délivrer et, pour cela, il va entraîner Luj avec lui, contre son gré, s’il le faut.

Que dire d’un tel roman ? Déjà, on pourrait se poser la question de savoir ce qu’il peut bien faire dans la « Série Noire » puisque le contenu n’est ni policier ni noir, mais d’autres romans d’autres auteurs pourraient susciter la même question.

« Luj Inferman' et La Cloducque » se révèle être un immense foutoir délirant dans lequel l’auteur s’amuse aux dépens de ses personnages et s’autorise à faire faire et faire dire ce qu’il veut à ses personnages sans soucis de cohérences, de crédibilité, ou de ligne directrice.

Pierre Siniac devait se marrer comme un petit fou en couchant sur papier ses délires (éthyliques ?), cela est indéniable et je serais tenté de dire que c’est là l’essentiel (je dis toujours qu’un auteur devrait d’abord écrire pour lui avant de penser à écrire pour les autres).

Mais, comme dans tous délires d’autrui, il faut les clefs ou la disposition pour entrer dedans à son tour. Si c’est le cas, alors, on se bidonne autant si ce n’est plus que l’auteur, sinon, on reste sur le bord du chemin en regardant passer les trains.

C’est un peu dans ce second cas de figure que je me suis retrouvé. Non pas que je déteste la gaudriole, les délires scripturaux et autres joyeusetés littéraires, bien au contraire, j’en raffole la plupart du temps.

Pourtant, force m’est de constater que Pierre Siniac, pour moi, est allé un peu trop loin dans ses extravagances, et ce malgré de bonnes idées de départ.

Non pas que j’ai détesté, je suis allé au bout de cette farce prosique, mais je ne peux pas dire que ce voyage, si peu ordinaire soit-il, m’ait convaincu d’en tenter un second, du moins dans l’immédiat.

La faute au manque d’une ligne directrice, me semble-t-il. Pierre Siniac et ses personnages font feu de tous bois à travers une histoire (je n’ose même pas parler d’intrigue) qui part dans tous les sens et ne parvient jamais (mais ce doit être volontaire) à contenir l’exubérance du duo.

Pas de pause dans ce récit qui ne navigue jamais sur un fil, mais sombre à chaque fois dans l’outrance (et je ne parle pas d’outrecuidance). Là, également, ce ne serait pas un défaut si, encore une fois, il y avait une ornière qui, parfois, remettait l’ensemble dans le droit chemin, histoire de souffler un peu entre deux gaudrioles, de s’attacher à un soupçon de rationnel, d’éviter d’être sans cesse à soupçonner la sobriété de l’auteur (sobre, il ne l’était pas dans son écriture et ses propos, assurément).

D’autant que partant d’un délire, l’histoire se poursuit en multiples délires pour se terminer dans un autre qui ne peut être un feu d’artifice final, un climax, tant il ne déroge pas à l’extravagance de tout ce qui s’est déroulé avant.

Car, le portenawak ne me dérange pas quand il est soit porteur de quelque chose (je n’ose pas parler de messages), soit quand il entre en contradiction avec le reste afin de renforcer ce délire.

Ainsi, la fin de « Des femmes qui tombent » de Pierre Desproges est un parfait exemple de Portnawak qui marque parce qu’il se démarque, même un tant soit peu, du reste du récit.

Un exemple plus frappant encore (car visuel), la scène finale du film « Dead or Alive » (pas le groupe de New wave ni les jeux vidéo et encore moins le film de Corey Yuen) le film de Takashi Miike de 1999.

Si l’ensemble de ce film est délirant, la fin parvient à être encore plus démentielle au point qu’elle en devient marquante (la preuve, bien des années après, je m’en souviens encore parfaitement). Certes, certains spectateurs auront détesté ce film (pas entrés dans le délire du réalisateur) et d’autres, comme moi, auront été à jamais imprégnés par cet OVNI cinématographique. Pourquoi ? Parce que le réalisateur parvient à offrir une fin encore plus extravagante que le reste de son récit.

Mais ce n’est pas le cas dans ce roman de Siniac dans lequel je dirais même que la fin serait presque plus sage que le reste.

Alors, oui, les deux personnages sont originaux (heureusement), surtout La Cloducque ; la plume de Siniac est agréable et délirante ; certains passages font sourire ; l’ensemble est bourré de bonnes idées, trop souvent aussitôt abandonnées ; c’est souvent amusant...

Mais ce n’est pas suffisant pour totalement me conquérir. Dommage !

Au final, un roman qui a probablement plus amusé l’auteur qu’il ne m’a amusé, ce qui n’est pas très grave en soit. En demeure de bonnes idées, un grand délire, une farce littéraire dans laquelle il faut totalement s’abandonner au risque de ne pas réellement l’apprécier.