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Et je poursuis ma découverte d’auteurs de récits policiers de langue française avec, aujourd’hui, Jacques Sadoul, un spécialiste de la littérature de genre.

Né en 1934, décédé en 2013, il fut directeur de collections et auteur d’anthologies et d’essais sur la littérature de science-fiction et policière ainsi que de romans dans les mêmes genres.

Pour le roman policier, s’il a été récompensé pour « Trois morts au soleil », c’est avant tout à sa série « Carol Evans » que je me suis intéressé.

Une fois n’est pas coutume, je n’ai pas débuté la série par le premier épisode (ils sont indépendants), mais par le 8e et antépénultième, attiré par le sujet et le titre : « Trop de détectives ».

Trop de détectives :

June McNally, une riche Californienne, a réuni des amis spécialistes du roman policier pour un jeu de rôles.

Assistée de Carol Evans, ex-agent de la CIA, elle doit être la victime d’un crime fictif. Les participants incarnent Sherlock Holmes, Hercule Poirot, Maigret, Philip Marlowe, Columbo, Kay Scarpetta, Ellery Queen, le Père Brown, et devront mener l’enquête. Le jeu débute bien et chacun, satisfait, va se coucher.

Mais un tremblement de terre survient, le ranch est isolé du reste de la Californie.

Tout le monde se réveille alors. Sauf June McNally : elle est morte, poignardée. Carol Evans, huit enquêteurs, le shérif local, cela ne fait-il pas trop de détectives pour démasquer le coupable ?

En effet, parti d’une idée de base géniale : réunir sur une même enquête les plus célèbres détectives de la littérature. 

On pourra certes arguer qu’il n’est pas le premier à avoir eu cette idée et que Gabriel Bernard, presque 70 ans auparavant, l’avait déjà fait avec « Les cinq détectives ».

Mais là où Bernard réunissait des détectives (ou, pour l’occasion, leurs élèves), qui sont, à part Sherlock Holmes, depuis un peu tombés dans l’oubli (Nick Carter, l’inspecteur Lecoq, l’inspecteur Tony...) Jacques Sedoul, lui, choisit des personnages demeurés plus emblématiques (du moins, la plupart) en conviant toujours l’indétrônable Sherlock Holmes, mais également Hercule Poirot, Phillip Marlowe, Columbo, Maigret, Kay Scarpetta, Ellery Queen, le Père Brown.

Certes, je connais bien moins les 4 derniers, mais peu importe.

Tout comme Gabriel Bernard, pour pallier à la cohérence temporelle de faire se rencontrer tout ce beau monde qui n’a pas forcément vécu à la même époque, Jacques Sadoul use d’un stratagème malicieux.

Gabriel Bernard faisait intervenir des élèves des grands maîtres ; Jacques Sadoul, lui, utilisera le contexte d’un jeu de rôles pour faire revivre tous ces personnages à travers des personnes endossant leur personnalité.

Cette idée géniale est, sur le papier, propre à exciter la curiosité de tous les amateurs de romans policiers, pour peu que les détectives soient bien choisis, bien restitués et bien utilisés.

Ce serait malheureusement là où le bât blesse quelque peu dans ce récit.

S’il n’y a pas grand-chose à dire sur Sherlock Holmes ou Hercule Poirot, deux maîtres incontestés du roman de détectives, que tout le monde connaît dans l’hexagone, soit par les récits soit par les adaptations cinématographiques et télévisuelles, il n’en est pas de même, toujours dans l’hexagone, d’Ellery Queen, du père Brown ou de Kay Scarpeta.

De plus, cette méconnaissance de ces personnages annihile l’intérêt que peut avoir le lecteur à tenter de retrouver les tics de chacun comme il peut le faire avec Sherlok, Hercule ou même Columbo.

Alors, certes, l’histoire est censée se dérouler aux États-Unis où ces personnages sont probablement plus connus qu’ici et plus connus, même, que notre cher Maigret, mais le roman est destiné aux lecteurs français.

Outre la méconnaissance de certains personnages, on peut regretter la quasi-absence de certains, dont, notamment, l’un des plus connus d’entre eux dans notre belle contrée : le commissaire Maigret.

Celui-ci intervient peu et à part de bourrer sa pipe et de ne jamais parler, difficile d’apprécier sa présence.

L’autre point faible, du moins, un point qui m’irrite, c’est le personnage central du roman et de la série : Carol Evans.

Personnage féminin, conté par un écrivain masculin, cela n’a rien d’original ni d’étonnant.

Par contre, tout du long de l’histoire, je n’ai pu m’empêcher de ressentir que ce personnage féminin était mû par un esprit masculin, notamment à travers son idylle avec Ellery Queen.

Car, Carol Evans est une femme forte, certes, au sang froid, qui possède la science du combat et des armes... pas de soucis.

C’est également une belle femme à la poitrine opulente... toujours pas de soucis même si j’apprécierai que, de temps en temps, les héros ou héroïnes soient moches, pour changer.

Carol Evans est une lesbienne convaincue... no problemo.

Mais j’ai eu l’impression, à travers la plume de l’auteur et cette histoire d’amour charnel entre Carol Evans et Ellery Queen, que dans l’esprit de l’auteur, Carol Evans était lesbienne parce que, jusqu’ici, aucun homme n’avait su lui faire l’amour !!! réflexion purement machiste et rétrograde qui laisserait entendre, en faisant une généralité grossière, qu’il n’y a pas de femmes lesbiennes, il n’y a que des femmes mal-baisées.

Hérésie que cette idée qui ne peut naître que dans l’esprit étriqué d’un homme auquel ne viendrait surtout pas l’idée qu’un homme hétérosexuel puisse alors, sous certaines conditions, être attiré par un autre homme.

Bref, ne faisons pas de la psychologie de comptoir, mais, si j’ai toujours du mal avec les auteurs qui ne peuvent s’empêcher de faire intervenir des histoires de cœurs ou (et) de culs, dans des récits policiers sous prétexte de séduire la midinette ou d’exciter le mâle en rut, j’en ai encore plus quand cette relation naît d’un concept irrationnel.

Autre défaut, ce roman, entre une idée géniale, un début prometteur, et une excellente fin (que l’on voit tout de même un peu venir), souffre d’une certaine mollesse en son milieu.

Si on se délecte, un temps, de retrouver Sherlock Holmes et son esprit d’observation et d’analyse si bien rendus, le côté dédaigneux, hautain, égocentrique d’Hercule Poirot, les « M’dame » ou « Comme dirait ma femme » de Columbo, force est de reconnaître que le soufflet retombe un peu trop rapidement et que l’intrigue n’avance ni rapidement ni intensément.

Pourtant, on sent que l’auteur s’amuse, connaît son sujet (ses sujets), qu’il maîtrise le genre, mais il manque un peu de rythme et de rebondissements ou d’actions pour dynamiser son récit afin de le rendre plus addictif.

On peut également reprocher les nombreux clichés sur les personnages, notamment sur les personnages féminins qui sont soit dévergondés, soit d’une chasteté et d’une pudibonderie excessive, mais qui sont forcément jaloux de celle qui a de plus gros seins.

Heureusement, le roman se termine de façon excellente même si on la voit venir et qu’elle s’appuie une nouvelle fois sur un personnage excessivement servi par les clichés.

Au final, malgré les nombreux défauts cités, ce roman qui part d’une idée géniale pour arriver à une fin excellente en passant par des moments enthousiasmants, de par sa petite taille, se lit avec plaisir, mais avec quelques regrets.