CouvCQNAPT

Maurice Renard... revenons brièvement sur la carrière de cet auteur dont le nom résonne encore de nos jours aux oreilles de certains lecteurs, probablement les plus férus de romans d’anticipation.

Car, Maurice Renard (1875 - 1939) fut principalement reconnu pour ses œuvres fantastiques et pour ses réflexions et actions sur ce thème. Il est d’ailleurs salué comme le créateur du genre « merveilleux scientifique » et a marché dans les pas des Jules Vernes et H.G. Wells.

Mais, résumer Maurice Renard à sa seule production d’anticipation serait une erreur tant l’écrivain a également performé dans d’autres genres, dont le policier.

Effectivement, Maurice Renard écrivit quelques romans policiers (« ? LUI ? », « Le mystère du masque »...) mais également des contes et des nouvelles, dans tous les genres.

Pour la chronique « Les contes des 1001 matins » du journal Le Matin, il écrivit plus de 600 contes (1000 à 1500 mots chacun) dont presque une trentaine autour du personnage du commissaire Jérôme.

Des nouvelles, il en publia dans divers magazines et certaines furent même éditées sous forme de livrets.

C’est le cas de « Celui qui n’a pas tué » une nouvelle de presque 10 000 mots, éditée le 17 décembre 1927 sous la forme d’un fascicule de 20 pages agrafées pour la revue hebdomadaire « La petite illustration ».

CELUI QUI N’A PAS TUÉ

Jean Fortel, blessé à la jambe par un sanglier durant une partie de chasse, est contraint de rester alité.

Sa femme, qu’il aime comme un fou, a prévu d’assister, avec une proche, à la représentation de « Pelléas et Mélisande » à l’Opéra-Français.

Jean décide de communier avec elle à distance en écoutant la pièce retransmise via le théâtrophone.

Lors d’un entracte, il demande à son ami Marc, tout juste revenu d’un long voyage de 18 mois, de venir passer la soirée en sa compagnie.

Alors que les deux camarades philosophent sur l’amour, Marc avait fui Paris après s’être rendu compte que son épouse le trompait, des cris retentissent depuis le théâtre : « Au feu ! Au feu ! » puis des crépitements qui ne laissent aucun doute sur le drame qui est en train de se dérouler à l’autre bout du fil…

Jean Fortel, blessé à la chasse, doit passer la soirée au lit pendant que sa femme, Jacqueline, se rend à l’Opéra-Français avec une amie pour assister à une représentation de « Pelléas et Mélisande ».

Alors qu’il assiste, à distance, à cette représentation via le théâtrophone, il se rend compte, par la fenêtre, que la lumière brille chez son ami et voisin Marc. Marc, parti en voyage depuis 18 mois après avoir constaté la tromperie de sa femme.

Ravi de revoir Marc, Jean Fortel le fait venir dans sa chambre et s’engage une discussion passionnée entre les deux camarades jusqu’à ce que, dans le théâtrophone, des cris retentissent, des crépitements de flammes, le ciel, par la fenêtre, rougeoie, l’Opéra-Français est en feu...

Nouvelle de 10 000 mots, donc, dans un genre un peu flou, ni policier, ni sentimental, sûrement pas fantastique ni horrifique.

Le récit est prétexte à l’auteur d’une mise en abîme entre la pièce de théâtre et la réalité, entre l’homme du passé et celui du présent, entre le sage Marc et le fougueux Jean...

Cette multiple mise en abîme est, elle, prétexte à réflexions sur le genre humain, sur la différence entre les hommes et les femmes, sur l’amour... sur plein de choses.

Si le récit se concentre moins sur une intrigue à proprement parler, il est mené d’une plume plus alerte que de coutume, une plume au diapason d’une ambiance difficile à cerner. Nostalgie, passion, fougue, peur, amour, haine, violence, détermination, sagesse, l’écriture est autant dénuée de platitude que l’histoire, de sentiments.

Difficile à expliquer plus en profondeur une impression aussi fugace, aussi difficile à saisir.

Toujours est-il que si, dans les textes précédemment lus de l’auteur, l’atout principal résidait dans l’histoire, dans l’intrigue, dans la narration, ici, c’est avant tout la plume de l’auteur qui charme. Avant tout, mais pas surtout. Mais, si le récit comporte d’autres qualités, pour une fois, celles-ci ne sont pas à trouver du côté du scénario, somme toute assez basique, ni de la fin, bien trop prévisible et annoncée par un titre bien trop évocateur.

Non, outre la plume, c’est, je le répète dans les réflexions que fait naître l’histoire, que le texte prend toute son ampleur. Peut-être même encore plus à notre époque qu’à celle de son écriture.

Car Maurice Renard met en avant que, malgré le modernisme, les inventions, la technologie, l’être humain est toujours mû par les mêmes sentiments. Que l’homme se croit tellement différent de ses ancêtres alors qu’il n’en est qu’une réminiscence à peine plus évoluée, du moins, plus lisse.

Et ce fossé que l’homme veut établir entre ses aïeux plus primitifs, ou ses contemporains, plus faibles, est bien souvent moins profond qu’il ne le croit, qu’il ne l’espère.

En clair, la réflexion de l’auteur datant de 1927 continue à faire réfléchir le lecteur en 2020. Sûrement plus, d’ailleurs, en 2020 qu’à l’époque.

La modernité est désormais omniprésente, omnisciente, régit la vie de tout un chacun. On voit, on entend à distance, à longueur de journée, on communique sans cesse avec des êtres immatériels, on se pense quintessence de l’humanité, l’élite que la terre porte en son sein, et, pourtant, nous sommes tous menés par les mêmes instincts primaires qui ont conduit les hommes de tout temps, de toutes époques même quand l’Homme n’était encore qu’un singe. Les mêmes instincts qui dirigent toutes les espèces : manger pour vivre, conquérir pour se développer, acquérir la puissance pour séduire ou prendre de force, le tout, pour procréer et faire perdurer la race.

Marc le philosophe, opposé à Jean l’impulsif. Marc, le sage, contre Jean, le violent. Et, pourtant, les deux finissent par succomber aux mêmes sentiments...

Bref, « Celui qui n’a pas tué » n’est pas un récit qui se raconte, qui s’explique, mais un récit qui se lit et qui imprègne et qui, je l’espère pour tout le monde, fait réfléchir.

Maurice Renard avait déjà démontré qu’il savait construire des récits intrigants, des récits intelligents, des récits malins, voilà qu’il prouve, maintenant, qu’il savait écrire des récits qui font réfléchir... et ça, ce n’est pas donné à tout le monde.

Au final, un récit qui, l’air de rien, se révèle à la fois bien écrit, profond, intelligent, philosophe et... optimiste. Que demander de mieux ?