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Antoine Bello est un auteur français né aux USA et ayant la double nationalité.

La disparition d’Émilie BrunetLe détective Achille Dunot souffre d’une étrange forme d’amnésie. Depuis un récent accident, sa mémoire ne forme plus de nouveaux souvenirs, si bien qu’il se réveille chaque matin en ayant tout oublié des événements de la veille. Quand le chef de la police lui demande d’enquêter sur la disparition d’Émilie Brunet, une des femmes les plus riches du pays, Achille décide de tenir un journal dans lequel il consignera le soir, avant d’aller se coucher, les enseignements de la journée. Lui qui ne jure que par Agatha Christie devient ainsi à son insu le héros et le lecteur d’un drôle de roman policier... dont il est aussi l’auteur. Très vite, tout accuse Claude Brunet, le mari de la disparue. Il a plusieurs mobiles et aucun alibi. Il se vante à demi-mot d’avoir commis le crime parfait. Mais surtout, il ose critiquer les méthodes d’Hercule Poirot...

Étrange ouvrage que celui-ci. Difficile, du coup, de le chroniquer.

Effectivement, comment critiquer un livre dont les qualités en font le défaut et qui n’a pour défaut, que les partis pris de l’auteur.

Il n’est pas rare qu’un auteur utilise le roman de genre pour tenter, en parallèle, un exercice de style.

Il est sûrement moins fréquent qu’un auteur ait tenté un double exercice de style au travers d’un roman de genre.

Mais un triple exercice de style confine au génie... ou au cataclysme assumé.

Et c’est le cas avec ce roman, ce qui explique, probablement, que la plupart des lecteurs aient soit adoré, soit détesté ce livre. Comme je ne suis pas comme les autres (j’espère pour les autres), je suis d’un avis mitigé. J’ai apprécié le risque et les exercices de style, moins le livre en tant que roman policier.

Car, développer un roman policier sous la forme d’un journal intime dans lequel un enquêteur souffrant d’amnésie antérograde note les indices qu’il récolte afin de ne pas les oublier durant son sommeil est déjà un exercice difficile à soutenir sur la durée. Effectivement, par essence, on écrit son journal intime sans style, de façon lapidaire, en allant directement au sujet. D’autant plus lorsque, chaque matin, on imagine avoir à tout relire pour se remettre à niveau. D’un roman, on attend justement l’inverse : du style, des circonvolutions littéraires, des faux semblants...

Faire, à travers un roman policier, un essai sur l’œuvre d’Agatha Christie et de son personnage fétiche, Hercule Poirot, peut avoir un attrait certain... pour les amateurs d’Hercule Poirot et d’Agatha Christie... par contre, vous risquez de perdre les autres, ceux qui n’ont jamais lu de romans d’Agatha Christie, ceux qui ont déjà lu, mais qui n’ont pas apprécié et ceux qui ont un peu lu, mais sans plus...

Développer une partie d’échecs entre le criminel et l’enquêteur, une partie d’échecs épistolaire où chacun a accès aux écrits de l’autre et où l’enquêteur se doit de cacher certains faits à son adversaire, mais sans se priver de ceux-ci... voilà qui a de forts risques de devenir rébarbatif.

Mais si on rajoute un autre exercice de style dans la mise en page en raturant volontairement des phrases, en biffant des bouts de texte, pour des raisons que le lecteur devinera, mais qui lui seront révélées plus tard, on obtient un roman totalement à part et assurément clivant. Certains se prendront au jeu notamment parce qu’ils seront en possession des clés (pour ceux qui auront lu Agatha Christie) et les autres décrocheront faute de trouver un réel intérêt à l’ensemble.

Personnellement, je n’ai jamais lu Agatha Christie et ne connais Hercule Poirot qu’à travers l’interprétation de Peter Ustinov au cinéma (notamment dans « Mort sur le Nil »). Mais j’aime bien les prises de risques et les exercices de style. Du coup, j’avais un peu les yeux entre deux bésicles.

Je ne parlerai pas de la plume de l’auteur, difficile de la juger à travers un « journal intime ». Pour ce qui est de l’histoire, il s’agit d’un jeu du chat et de la souris ou chacun des deux ennemis semble souffrir d’un problème de mémoire, mais pas d’intelligence.

Pour ce qui est des exercices de style, voyons les un après l’autre.

Le journal intime n’est pas une nouveauté dans le domaine de la littérature. Véritable journal (« Le journal d’Anne Frank ») ou bien histoire racontée sous forme d’un journal sensé être écrit par le héros ou, encore, journal intime trouvé en cours de route et donnant des directions à suivre au fur et à mesure des lectures sporadiques... les exemples ne manquent pas. Quand le contenu est réel, la véracité des faits décrits peut prendre le dessus le style et compensé certaines faiblesses de ce dernier. Quand le contenu est fictionnel, et que le roman tout entier est rédigé sous cette forme contraignante, l’intérêt peut vite décroître. C’est un peu le cas dans « La disparition d’Émilie Brunet ».

Un essai sur un auteur culte de romans policiers, à travers un roman policier, voilà qui est un parti pris casse-gueule. Déjà, il faut avoir une culture sur le sujet suffisant pour pouvoir en discourir sur le long terme. Il faut apporter des arguments, des hypothèses, « thèser », « anti-thèser », conclure... Pour que l’exercice soit réussi, il faut déjà tenir se pari. Mais une fois ce pari tenu, il en est un autre, bien plus redoutable, à relever : conserver l’intérêt du lecteur. Pour celui ou celle qui connaît l’œuvre de Christie par cœur, pas de problème, mais quid des autres ? Réussir à faire débattre deux personnages sur des histoires et des romans que le lecteur ne connaît pas, voilà qui n’est pas chose aisée.

Exercice de mise en page... Je dois avouer que c’est déstabilisant de voir des ratures dans le livre que l’on est en train de lire. Pour la première, on se demande si c’est une erreur. Ensuite, on comprend que c’est le détective qui rature certains passages qui ne doivent pas être intéressants... pourtant, on se sent obligé de les lire tout de même. Puis, quand viennent les biffures... on se demande ce qu’elles cachent, on tente de lire à travers le noir, de changer d’angle de vue... puis on abandonne quelque peu frustré... et, frustrer un lecteur, voilà qui est un grand risque.

Enfin, la partie d’échecs épistolaire. Pour que la partie d’échecs soit un succès, il faut deux adversaires intelligents, pugnaces et batailleurs. Difficile de démontrer, par écrit, l’intelligence d’une personne seulement à travers des situations mises en place par l’auteur. Pourtant, il faut que le lecteur soit persuadé de l’intelligence des deux hommes pour que le duel ait un intérêt. Sortir de grandes phrases, des théories savoureuses, ne suffit pas à apporter cette certitude. Quand, en plus, l’auteur se saborde en faussant le duel à travers le questionnement du détective finissant par se demander si les indices qu’il a recueillis son réel ou bien le fruit de son imagination, le duel a bien du mal à passionner.

Pour ce qui est du reste... justement, je suis resté sur ma – faim, fin – (on peut lui donner les deux orthographes) pour des raisons que je ne révélerais pas pour ne pas déflorer l’histoire à celles et ceux qui envisageraient de lire un jour ce roman.

Au final, si j’ai tout de même lu ce roman jusqu’au point final, ce qui démontre tout de même certaines qualités à l’ensemble, je suis convaincu que l’auteur aurait gagné à être moins exigeant, moins ambitieux et ne pas dépasser le double exercice de style qui aurait déjà été un pari assez risqué. Mais je ne vais pas jeter la pierre à ceux qui prennent des risques. Mieux vaut se rater en tentant que réussir à ne rien faire.