CouvSE

Il serait inconvenant de répéter que je suis passionné par la plume de l’énigmatique écrivain J.A. Flanigham, tant je l’ai déjà clamé sur les différentes chroniques des textes que j’ai lus de l’auteur.

J.A. Flanigham est un auteur français, cela ne fait aucun doute, mais on ne sait toujours pas qui se cachait réellement derrière ce pseudo qui œuvra entre 1946 et 1959, dans la littérature populaire policière et fasciculaire.

Les rares informations émergeant font état d’un certain Raymond Gauthier, tout aussi énigmatique et probablement d’autres pseudonymes (Mick, Nelly Burke...).

Certains pensent qu’il puisse s’agir d’un pseudonyme cachant plusieurs auteurs (j’en doute) et un ouvrage universitaire canadien annonce que derrière J.A. Flanigham, se cacherait Jean Fabien (qui est normalement un pseudonyme de l’auteur belge Marcel Idiers) et là, j’en doute encore plus.

Toujours est-il que J.A Flanigham est l’auteur de nombreux textes dont certains appartiennent à trois séries policières qu’il a développées, la première étant les aventures de Bill Disley, un journaliste anglais, la seconde, les aventures de Dick et Betty, un couple d’aventuriers modernes, comme le stipulait la série à l’origine, et la troisième, « les dessous de l’agence Garnier »...

À part cela, l’auteur a également écrit des textes indépendants dont une grande partie fut publiée aux éditions Ferenczi dans les collections « Police et Mystère » 2e série et « Le verrou ».

Le roman qui nous occupe aujourd’hui a été publié dans la collection « Le verrou » des éditions Ferenczi, au deuxième trimestre 1958.

J.A. Flanigham était très influencé par le roman noir à l’américaine et avec un don rare pour la maîtrise des incises et des indications scéniques qui lui permettaient, entre autres, de fournir un maximum d’informations sur les personnages en un minimum de mots et, ainsi, d’exceller dans les formats courts.

 

SANGLANTES ÉNIGMES...

 

Norman Gray, jeune homme désœuvré et désabusé, a décidé d’en finir pour de bon en se jetant sous les roues d’un taxi.

 

Au moment de plonger vers l’au-delà, un individu le plaque à terre et le relève, dans un sourire, malgré la désapprobation du candidat au suicide.

 

Ainsi se nouera une indéfectible amitié entre le pauvre Norman et Fred Murray, le riche propriétaire d’une boîte de nuit huppée. Une relation d’autant plus forte que le sauveur qui, depuis six mois, échappe régulièrement à des tentatives d’assassinat, et n’ayant plus confiance en son entourage, va se reposer sur cet inconnu qu’il a tiré des griffes de la faucheuse.

 

Et, dès lors, les meurtres s’enchaîneront…

Fred est un quinquagénaire encore vert, fortuné, célèbre et propriétaire d’une des boîtes de nuit les plus huppées de la région de Longswill. Alors qu’il s’en va acheter le journal du matin, il repère un jeune homme qui s’apprête à se jeter sous un taxi pour en finir avec la vie. Il l’en empêche et, parce que lui aussi, plus jeune, a voulu en finir et a été pris en main par un riche magnat, décide de prendre le jeune Norman Gray sous sa coupe.

Mais c’est également parce qu’il a juste besoin d’un ami, car, il ne sait plus à qui faire confiance. Depuis 6 mois, il a miraculeusement échappé à de nombreuses tentatives d’assassinats et il a besoin d’un regard neuf pour s’en sortir.

Norman Gray est rapidement conquis par le charme paternaliste de Fred et va tout faire pour découvrir qui cherche à tuer son sauveur...

Mais les crimes sanglants vont rapidement se succéder et le pire est à prévoir...

Comme je l’ai souvent dit, J.A. Flanigham excellait dans les romans très courts, principalement au format fascicule 32 pages (environ 10 000 mots), grâce à son talent, mais également et surtout à sa maîtrise des incises et des indications scéniques qui, lors des dialogues, lui permettaient de faire passer nombres d’informations sur les personnages en une économie de mots qui seyait parfaitement à la concision nécessaire au genre.

Bien évidemment, là n’était pas sa seule qualité puisqu’en plus, il savait user d’humour, proposer des personnages rapidement attachants et livrer des histoires intéressantes, malgré des intrigues forcément faibles (du fait de la courte taille de ses textes).

En lisant les premières aventures de Bill Disley, dont les textes naviguaient autour des 10 000 mots (celles éditées dans une seconde puis troisième vague seront plus conséquentes) je me demandais si l’auteur serait tout aussi à l’aise dans des textes un peu plus longs.

Avec « les dessous de l’agence Garnier » j’avais déjà une réponse avec le format supérieur (20 000 mots, un équivalent des fascicules 64 pages). Oui, le format intermédiaire était également maîtrisé tant dans l’histoire, les personnages, la narration, le style...

Mais là encore j’avais une interrogation : et dans une taille plus classique de roman policier, soit, environ, 40 000 mots (oui, car il faut dire aux gens qui ne voient que les thrillers modernes de 600 pages, que des collections policières cultes telles que « Le Masque » ou la « Série Noire », incorporaient des textes dépassant rarement la taille de 40 000 mots voire même souvent moins.

J’ai désormais ma réponse avec « Sanglantes énigmes... » !

Car ce roman qui dépasse de peu les 42 000 mots confirme ce que je subodorais : quel que soit le format, J.A. Flanigham le maîtrise parfaitement et livre, à chaque fois, une partition sans fausse note.

En effet, si, d’ordinaire, dans les textes plus concis, les indications scéniques et incises permettaient à l’auteur de passer un maximum d’informations en un minimum de mots, celui-ci, malgré un espace plus conséquent ne minimise pas leur utilisation et cela confère une aura toute particulière au roman.

Certes, Flanigham aurait pu se passer de ces incises et indications scéniques, ayant plus de place pour cerner les personnages, mais il ne le fait pas et c’est tant mieux. Car, outre apporter des informations, cette pratique instille une ambiance et, dans un polar, l’ambiance est un atout indéniable.

De plus, par ce biais, l’auteur met en place un gimmick de Mortimer, le policier qui mène l’enquête, qui, à travers le rapport à son galurin, le rend à la fois mystérieux, amusant et touchant. C’est un rien, une petite répétition de gestes, une petite obsession du personnage, qui en dit long et qui complète une atmosphère.

Il serait difficile de rentrer plus dans le détail de la plume de l’auteur sans risquer de devenir barbant [quoi ? Ce n’est pas déjà le cas ? Vous avez énormément de patience, alors !] en tentant de démonter un mécanisme à la fois si simple et si complexe.

Sachez toujours que, malgré une intrigue assez simple, J.A. Flanigham propose là un excellent roman policier qui, pour une fois, ne noircit pas l’image de la femme [oui, généralement, la femme est vénéneuse chez Flanigham], même si les rares femmes n’auront pas forcément un rôle très glorieux ici non plus.

C’est même un roman [et un auteur] dont on est en droit de se demander [du moins, je me le demande] pourquoi il n’a pas incorporé la « Série Noire » des éditions Gallimard qui, à l’époque de ce roman, avait déjà plus de dix ans d’existence et avait déjà publié un auteur français sous pseudonyme anglo-saxon Serge Arcouët alias Terry Stewart ainsi que son premier roman purement français avec « Touchez pas au grisbi » d’Albert Simonin.

En tout cas, si « Sanglantes énigmes... » ne fait pas partie des titres de la « Série Noire » sachez qu’il le méritait bien amplement.

Au final, inutile d’en faire des tonnes. Voilà un très bon roman policier.