Georges-Simenon-Maigret-Le-chien-jaune-1954-Très

Je suis un passionné de littérature populaire policière de la première moitié du XXe siècle.

Je dévore à longueur d’année des textes policiers anciens avec un plaisir sans cesse renouvelé.

Si je me délecte de la plume de nombreux auteurs qui sont tombés depuis dans l’anonymat et dont je tente de les extirper avec mes maigres moyens, il m’arrive aussi de me pencher de temps en temps sur la production d’auteurs de la littérature populaire policière qui sont non seulement encore connus à l’heure actuelle, mais qui sont désormais cultes.

Frédéric Dard, Léo Malet... apparaissent régulièrement dans ma pile de lecture, souvent quand j’ai besoin d’une valeur sûre...

Paradoxalement, alors que Georges Simenon a énormément œuvré pour la littérature populaire policière en développant un des personnages récurrents les plus connus, reconnus et adaptés (le commissaire Maigret pour ceux qui ne sauraient pas de qui je parle), je ne m’étais jusqu’alors que très peu penché sur le résultat de sa plume.

Je passerai sur la série des « 13 » développée par l’auteur pour le magazine « Détective » (« Les 13 mystères », « Les 13 coupables », « Les 13 énigmes ») dont je garde un mauvais souvenir pour des raisons extralittéraires, je ne m’étais intéressé aux enquêtes du commissaire Maigret (sur papier) qu’à une seule reprise en démarrant ma lecture par le premier épisode : « Pietr-le-Letton ».

Mais cette lecture m’avait été si peu agréable qu’elle ne m’avait pas motivée à réitérer l’expérience immédiatement.

Cependant, devant le succès et la pérennité de l’œuvre de Simenon, je m’étais promis d’y revenir, ce que je fis avec « Le chien jaune ».

Le chien jaune :

Vendredi 7 novembre.
Concarneau est désert. L’horloge lumineuse de la vieille ville, qu’on aperçoit au-dessus des remparts, marque onze heures moins cinq. C’est le plein de la marée et une tempête du sud-ouest fait s’entrechoquer les barques dans le port. Le vent dans les rues, où l’on voit parfois des bouts de papier filer à toute allure au ras du sol. Quai l’Aiguillon, il n’y a pas une lumière. Tout est fermé. Tout le monde dort.
Seules les trois fenêtres de l’Amiral, à l’angle de la place et du quai, sont encore éclairées. 

« Le chien jaune » est la sixième enquête du Commissaire Maigret dans l’ordre d’écriture.

Pourquoi, après avoir lu la première, ne pas avoir poursuivi ma lecture par la seconde ? Tout simplement parce que, comme je n’avais pas tellement apprécié ce premier roman, je préférais retenter l’aventure avec un des romans plébiscités de la série tout en restant dans les premiers écrits.

Je me retrouve donc dans une commune de Bretagne balayée par les embruns et par la pluie, une nuit... Un homme sort du bistrot, s’approche de la porte d’une maison inhabitée afin de se trouver une protection pour allumer sa cigarette et pan ! un coup de feu claque et le bonhomme se roule à terre, son sang se mélangeant à la boue de la rue...

Le commissaire Maigret est appelé sur place et il débarque avec un jeune inspecteur.

Pas le temps de lancer son enquête dans le troquet qu’un consommateur, ami de la victime, et médecin de profession, soupçonne que sa boisson est empoisonnée. Ce qui se révélera exact...

Et, lors de ces deux premiers attentats, un étrange chien jaune se trouve sur les lieux. Premiers attentats, car d’autres suivront...

Quelle bien étrange lecture serai-je tenté de dire si je ne le disais pas si souvent.

En fait de curieuse lecture, je puis au moins assurer que ce fût une lecture parasitée par ma mauvaise première expérience avec l’auteur et par ma comparaison incessante du style et de l’histoire, avec les textes et les auteurs de la littérature populaire dont j’ai l’habitude de me délecter.

Car, il faut bien l’avouer, même sans le vouloir, il m’est difficile, désormais, d’aborder Jules Maigret sans penser à Odilon Quentin, un commissaire né de la plume de l’énigmatique Charles Richebourg et qui fût probablement inspiré du personnage créé par Georges Simenon. 

Mais j’ai plus partagé de bons moments de lecture avec Odilon qu’avec Jules et les enquêtes d’Odilon, s’étalant sur 32 pages (10 000 mots), au mieux 64 pages pour quelques épisodes (20 000 mots) ne peuvent pas vraiment entrer en comparaison avec une enquête de pas tout à fait 36 000 mots.

Pourtant, les personnages, les ambiances et même le style sont assez semblables du moins, suffisamment proches pour créer un certain attachement.

Il faut bien l’avouer, cette lecture fut plus agréable que celle de « Pietr-le-Letton », mais je ne peux m’empêcher de penser, peut-être à tort, que l’auteur est un peu surévalué.

Simenon nous propose un personnage, le commissaire Maigret, encore assez flou dans son physique et sa mentalité, mentalité que l’on devine plus par ses actes que par les éléments fournis par lui ou par la narration.

Effectivement, Maigret est un taiseux et il faut s’intéresser à ses réponses ou à ses actes pour parvenir quelque peu à le cerner.

Mais, malgré sa concision, ce roman de Simenon foisonne d’éléments intéressants.

Le quasi-huis clos avec ces crimes perpétrés dans ce village oppressant et étouffant de par ces habitants qui s’observent les uns et les autres, impression malsaine renforcée par le climat glauque, collant, suant, froid.

D’ailleurs le temps fait office de personnage à part entière dans l’histoire, fluctuant en fonction des évènements pour en renforcer le côté sombre ou, au contraire, afin de souligner une éclaircie proche.

Et ce chien jaune, à la fois personnage central et pourtant, tellement secondaire.

Et le temps qui passe, signifié à longueur de texte en heures, en jours. L’empressement du maire de résoudre les meurtres, d’arrêter le coupable. Les jours contés par les villageois, par les journalistes.

La critique sociétale est également présente avec la description des mœurs discutables des notables de la ville.

On sent déjà que Maigret (Simenon) prend parti pour le prolétaire face aux nantis.

Mais les confrontations sont nombreuses dans cet ouvrage. Les nantis face aux prolétaires, donc, mais également une confrontation hiérarchique, et, surtout, un conflit générationnel entre le flic déjà à l’ancienne que se révèle être Maigret face au jeune flic moderne que représente son coéquipier.

Maigret observe, prend son temps, quand son jeune collègue, empressé, ne pense qu’à relever des indices et les faire analyser de façon scientifique.

Bref, mine de rien, en se posant et en réfléchissant sur ce court roman, on peut constater qu’il foisonne d’éléments malgré son apparente simplicité.

Et c’est alors que je me mets moi-même en doute : Simenon était-il surestimé ?

Cette courte analyse semble démontrer que mon a priori a joué pour beaucoup dans cette impression.

Et mes lectures suivantes, car oui, j’ai entamé non pas un, mais deux Maigret d’affilée après celui-ci, corroborent effectivement que derrière d’apparentes simplicités de style, d’intrigues, de personnage, Simenon dispersait des éléments à foison.

Et, du coup, on découvre chez Maigret cette faculté à se concentrer sur un détail, détail pour le lecteur, parfois, détail pour l’intrigue, mais détail qui le guide, si ce n’est dans son enquête, du moins dans sa conscience.

Mais n’anticipons pas sur les chroniques futures pour revenir au fameux chien jaune, du moins à l’intrigue finalement assez classique du roman, mais qui est traitée sans précipitation par Georges Simenon et résolue, tout aussi nonchalamment par son personnage principal.

Personnage principal en apparence vieux briscard et qui n’en est pourtant qu’au début de sa carrière littéraire.

Le lecteur apprend alors à connaître ce drôle de commissaire, ses goûts, ses habitudes, ses défauts, ses tics. Il est surpris, parfois, par la jeunesse d’esprit du personnage qui explose d’un coup dans la scène de la prison, pour céder à nouveau la place au policier placide.

On peut ainsi être assuré que Simenon, dans ce roman, maîtrise à la fois son personnage, son intrigue, son ambiance, contrairement à moi, ma chronique, qui part dans tous les sens.

Au final, « Le chien jaune » est comme un bon plat qui cache derrière une apparente simplicité, une multitude des parfums et de saveurs à côté desquelles ont peut passer pour peu que l’on ne prenne pas le temps de les apprécier.