BK01

Le polar breton a le vent en poupe (normal, pour une région de marins) depuis quelques années voire quelques décennies, notamment depuis que l’éditeur Alain Bargain s’est consacré à proposer des collections regroupant des romans policiers d’auteurs bretons.

Pourtant, les paysages bretons n’ont pas attendu les années 1990 pour servir de terrain de jeux à des criminels et des enquêteurs de papier.

Sans remonter jusqu’au début du genre littéraire, certaines intrigues du romancier Maxime Audouin, pourtant vendéen, se déroulaient en Bretagne.

Par la suite, des auteurs de toutes époques et de toutes régions ont placé leurs personnages sur les terres bretonnes.

Mais, dans les années 1940, un auteur breton a décidé de placer sa région au cœur de ses romans policiers : Jean-Marie Le Lec, plus connu sous le pseudonyme de Yann Le Cœur.

À partir de 1944, après quelques récits dans d’autres genres, influencé par ses lectures, probablement Stanislas-André Steeman, Agatha Christie ou Edgar Allan Poe, il se lance dans l’écriture de romans policiers.

En quelques années, Jean-Marie Le Lec, sous le pseudonyme de Yann Le Cœur, écrira 6 romans policiers dont toutes les intrigues se déroulent dans sa région.

Le tout premier de ces romans fut publié dans la collection « Le Bandeau Noir » des éditions S.E.P.E. en 1945.

Il s’intitule « Treize dans l’île ».

TREIZE DANS L’ÎLE

Martial LE VENN, artiste peintre, est en villégiature sur le littoral breton où il fait la connaissance de la belle Arianne de Charmaz avec qui il sympathise…

Il apprend par elle que, sur l’île Ar Maro, visible depuis leur hôtel, réside Élisabeth de Charmaz, sa cousine, et le mari de celle-ci, Jacques Morlaut, un écrivain qu’il fréquentait jadis à Paris.

Heureux de revoir son ami, Martial demande à Arianne de l’accompagner sur l’île.

Les retrouvailles sont à ce point joyeuses pour les deux hommes que Jacques Morlaut les retient pour la soirée. Il a organisé une réception durant laquelle doit les rejoindre une dizaine d’invités dont ses enfants avec qui il est en froid et des relations de sa femme.

Avant de passer à table, Jacques Morlaut apostrophe ses convives. Il leur annonce que le décès de l’ancien propriétaire d’Ar Maro n’était pas un accident. Il ajoute que lui-même a échappé à une tentative d’assassinat. Il conclut qu’il connaît l’identité du meurtrier et que celui-ci est l’un d’entre eux…

Martial Le Venn, un peintre, est en vacances dans la région bretonne, à l’hôtel, où il fait la connaissance de la fille du colonel de Charmaz.

Charmé, Martial cherche à faire la cour à la demoiselle, mais celle-ci est amoureuse d’un autre, d’un homme qui, l’année précédente, l’avait demandé en mariage, mais elle avait refusé, celui-ci étant encore marié et, du fait qu’elle connaissait ses enfants.

Mais l’homme s’est consolé, depuis, en épousant sa cousine, Élisabeth, une femme belle, mais vénale.

Le couple vit d’ailleurs sur l’île Ar Maro, que l’on peut voir depuis les fenêtres de leur hôtel.

Attiré par le pays et par Arianne, Martial décide d’acquérir une demeure abandonnée qu’il a repérée non loin.

Le notaire auquel il s’adresse lui apprend qu’elle appartient au nouveau propriétaire de l’île Ar Maro (l’ancien ayant été retrouvé mort à la suite d'une chute accidentelle), un dénommé Jacques Morlaut, un célèbre écrivain.

Martial ayant fréquenté Morlaut à Paris décide de lui rendre visite sur son île, en compagnie d’Arianne.

Jacques Morlaut, heureux de retrouver son ami, l’invite, lui et Arianne, à rester sur l’île, car il y donne une réception le soir même à laquelle participeront ses enfants et quelques amis de sa femme.

Mais le soir, avant de dîner, Jacques Morlaut dévoile à ses invités que son dernier roman, « Dangers de mort » raconte une tentative de meurtre sur sa personne et que l’auteur et le même qui a assassiné l’ancien propriétaire de l’île.

De plus, il affirme connaître l’identité du meurtrier et dans avoir la preuve à l’abri de son coffre-fort.

Enfin, il révèle que le meurtrier se trouve ici sur l’île…

Dans un premier roman (même si ce n’est pas le premier de l’auteur, mais le premier roman policier), un écrivain doit digérer ses influences, maîtriser sa plume, sa narration, ses personnages.

La chose n’est pas aisée.

Ici, question influence, on sent immédiatement celle du roman « Les dix petits nègres », d’Agatha Christie, publié en France quelques années auparavant.

Mais, en cours de lecture, l’influence littéraire la plus marquante est indéniablement « L’assassin habite au 21 » de Stanislas-André Steeman. D’ailleurs, le nom du roman apparaît plusieurs fois dans le récit et la plupart des personnages, du moins, les plus jeunes, lisent, ont lu ou s’apprêtent à lire ce roman-ci.

Pour ce qui est de la plume, rien à redire, le style, sans rivaliser avec celui des plus grands auteurs, est agréable, sans fausse note.

Quant à la maîtrise de la narration, rien à redire également.

Enfin, les personnages ne sont pas forcément ceux que l’on s’attend à croiser dans des romans policiers.

D’ailleurs, « Treize dans l’île » n’est pas qu’un roman policier.

Du moins, pendant une bonne moitié du récit, voire deux tiers, il n’y est quasiment pas question de crime, ni même de morts, excepté celles de volatiles…

En effet, l’auteur décide de prendre son temps pour poser son ambiance. Une ambiance faite de sentiments, de mystères, de légèretés et de gravités.

De plus, Yann Le Cœur pose lentement les jalons de l’intrigue à venir. Il sème ses cailloux tels le Petit Poucet, pour permettre au lecteur de suivre sa piste.

Des détails, anodins en apparence, mais qui prendront, dans l’intrigue finale, une importance capitale.

D’abord, il entoure son personnage principal, Martial Le Venn, de mystère.

Mais quel est donc ce peintre au matériel neuf ?

Que vient-il faire ici ?

Pourquoi vouloir s’installer dans la région, lui, le Parisien ?

Puis il s’amuse à recouvrir chacun des autres protagonistes d’un voile de suspicion.

Il leur accorde des mobiles pour les meurtres à venir. Mobiles pointés du doigt sans compromission par le personnage principal.

Puis il plante son décor : l’île Ar Maro (île imaginaire, probablement inspirée de l’île Tudy, située en face de la ville de Loctudy, puisque le nom du village, dans le roman, est Loc) ; ses personnages : les treize regroupant hôte et invités.

Enfin, il avance son ambiance finale : celle du « whodunit » si cher à Agatha Christie.

On s’attend alors à ce que chaque suspect passe au gril jusqu’à que le coupable soit dénoncer d’une façon théâtrale, mais l’auteur en décide autrement en jouant avec son ambiance, avec le genre, avec son influence, ses influences, mêlant Steeman à Christie pour, au final, en faire jaillir Yann Le Cœur.

Il s’amuse à faire suspecter l’un, l’autre, à les faire accuser ou avouer, pour prendre une autre direction et dérouter le lecteur.

Alors, certes, Yann Le Cœur, avec son premier roman policier n’aura pas révolutionné le genre ni par son intrigue ni par son style. D’ailleurs, il sait qu’il ne l’a pas révolutionné non plus avec ses personnages, s’amusant à comparer son meurtrier, et à sa défaveur, au Mr Smith de S.-A. Steeman dans « L’assassin habite au 21 ».

Mais, avec « Treize dans l’île », l’auteur démontre que, dès son premier roman policier, il s’avère être un talent prometteur du genre. Un talent qui n’aura, malheureusement, pas le temps de s’exprimer pleinement, longtemps, puisque, quelques années plus tard, à même pas 50 ans, Jean Le Lec décédera, laissant derrière lui uniquement 6 romans policiers.

Au final, un bon voire un excellent premier roman policier, mais pas que, qui s’amuse du genre, des personnages et des lecteurs.