dormeurVoilà une question beaucoup plus importante qu'elle n'y parait.

C'est une question que doit ou du moins que devrait se poser tout auteur et tout éditeur.

Sur cette question, deux écoles s'opposent. Il y a ceux qui pensent que l'auteur doit s'adapter au lecteur en utilisant un langage abordable et des propos facilement compréhensibles, laisser au lecteur une longueur d'avance pour lui faire croire qu'il est aussi intelligent, si ce n'est plus, que l'auteur, et faire en sorte que le lecteur comprenne tout sans faire le moindre effort. Allant de paire, l'éditeur surfant sur la première position fera en sorte que la couverture et la 4ème de couverture du roman délivrent (un roman/des livres) toutes les clefs de l'histoire à l'acheteur.

Ce principe est repris depuis des années par les concepteurs des jeux de TF1 vous infligeant des questions aussi insipides que stupides dont même votre enfant de moins de 5 ans aurait la réponse (votre enfant, oui, mais apparemment, pas toujours le candidat, comme quoi, il y a une forte sélection par le bas dans ce genre de jeux).

Prendre le lecteur pour un con, lorsque l'on est grossier, pour un imbécile, lorsque l'on est poli ou pour un être intelligent qui a parfois besoin de laisser reposer son cerveau, lorsque l'on est hypocrite, est un concept non seulement très prisé, mais également très rémunérateur (cherchez quels sont les livres qui se vendent le mieux, les chaînes de télévision les plus populaires et vous verrez que j'ai raison).

Au contraire, il y des auteurs, dont je suis, qui considèrent que le lecteur est forcément intelligent (sinon il n'achèterait pas nos livres) et qu'il n'y a nul besoin de le ménager ni de le prendre par la manche pour lui imposer leur vision ou leur faire comprendre leurs clins d'oeil ou leurs calembours. Allant de paire, il y a aussi l'éditeur, dont je suis également, qui aime parfois inconsciemment créer des couvertures qui ne se comprennent qu'après lecture du roman, et, encore, pas forcément.

Cette propension à vouloir pousser le lecteur à l'effort se retrouve dans mes écrits, et dans le fond, et dans la forme.

Ainsi, si j'avais assez de lecteurs et de notoriété, je lancerais avec un plaisir sadique, un jeu concours autour des opus de la saga "Wan & Ted", demandant à chaque lecteur de noter chaque jeu de mots, calembour et clin d'oeil qu'il aura découvert dans l'ouvrage lu et je suis persuadé que 30 à 40 % de ceux-ci échapperaient à la plupart des lecteurs (je dois avouer que, moi-même, je ne suis pas sûr de réussir le 100% tellement certains jeux de mots ou clins d'oeil sont tirés par les cheveux).

Comme je ne suis pas super sadique, quoi que, je laisse quand même, souvent, un petit détail permettant au lecteur de se douter de quelque chose. Généralement, c'est un paragraphe qui dénote un peu volontairement, une phrase à la tournure étrange ou bien, plus facile à détecter, l'utilisation de l'italique.

C'est un réel plaisir pervers et égoïste que d'écrire une phrase juste pour un bon mot que la plupart des lecteurs ne saisiront pas. Pour autant, le plaisir de l'écriture est, selon moi, l'un des meilleurs moyens d'obtenir le plaisir de lecture. De la même manière que, lorsqu'à l'écran, dans un film, le plaisir du comédien est visible, alors, ce plaisir se transmettra forcément au spectateur.

C'est ainsi que j'aime beaucoup les jeux de mots à la con qui sont immédiatement repérables et qui font rire de suite, mais également des jeux de mots bien plus subtiles, que l'on ne decèle pas forcément au premier passage, ni même au second et, parfois, jamais.

De la même manière, je l'ai déjà dit dans un autre article, j'aime beaucoup utiliser un langage propre à un même sujet dans l'ensemble d'un paragraphe.

Par exemple, dans le dernier opus en date de la saga "Wan & Ted", "Wan & Ted - Le Mystère Sang & Or", vous pouvez trouver un petit passage tel que suit :

Les clapotis la bercent, lentement. Aux abords du pavillon, le bruit hypnotise ses marteaux. Elle ferme les yeux, croise ses faux cils, remet ses idées en place, quitte à les trier.

Dans ce petit extrait (parfois l'exercice, chez moi, s'étire un peu plus), vous pouvez constater, qu'en rouge, les mots font références à l'oreille. Les clapotis sont des bruits, le pavillon, le marteau et l'étrier (les trier), sont des parties de l'anatomie de l'oreille. Au passage, les deux mots soulignés, forment un petit jeu de mots distanciés, marteaux et faux cils (la faucille et le marteau).

Ceci est un minuscule exemple de mon travail que je développe encore plus dans le prochain opus, le 4ème qui formera une sorte de boucle avec le premier.

En parallèle, j'aime beaucoup, également, faire des clins d'oeils, des citations directes ou détournées. Encore deux petits exemples pour vous permettre de bien comprendre.

Toujours dans "Wan & Ted - Le Mystère Sang & or", vous trouverez la phrase suivante : "Car pour Jordi, c’est dur, dur, d’être imbibé… par la peur".

Vous aurez vite compris que c'est un clin d'oeil à la chanson du très jeune Jordi (à l'époque), "Dur dur d'être un bébé".

Un peu plus tôt, vous auriez pu lire, si vous aviez acheté ou volé le livre :

"Ted ouvre les yeux pour s’apercevoir que la Lune est là, la Lune est là, mais le Soleil ne la voit pas. Pour la croiser, il faut la nuit. Et la nuit est là, belle, fraîche et revigorante."

Là encore, vous aurez décelé la citation détournée de la chanson de Charles Trenet, "Le Soleil a rendez-vous avec la Lune".

Rassurez-vous, vous retrouverez ce petit travers dans le prochain opus sous une forme encore plus développée.

Mâcher le travail du lecteur consiste aussi à abuser des descriptions détaillées, forçant le lecteur à avoir l'exacte même vision que l'auteur.

Au contraire, personnellement, je prends le parti de décrire les personnages et les lieux de façon suffisante sans être agressive. En clair, les descriptions permettent de comprendre sans imposer une image précise, permettant ainsi au lecteur de pouvoir faire travailler son imagination afin d'avoir sa propre vision des choses.

Je dois avouer que ce choix éditorial est, à la base, né de ma frustration face à mon inaptitude à proposer des descriptions détaillées et plaisantes à lire. Du coup, j'ai fait d'une faiblesse une force, pour vous en convaincre, il vous suffit de lire l'un ou l'autre (le mieux serait de tous les lire) des opus de la saga "Wan & Ted".

Bref, au final, à la question, "Faut-il mâcher le travail du lecteur ?", vous aurez bien compris que pour moi, la réponse est "NON !" et "Mille fois non".

Après tout, quand l'auteur fait l'effort de tourner des phrases autrement que VERBE/SUJET/COMPLÉMENT et qu'il s'efforce à utiliser plus que les 300 mots du langage usuel, la moindre des choses c'est que le lecteur aussi, fasse l'effort de faire plus que de se contenter de lire sans rien chercher derrière.