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Dans tout art, il existe, à un moment ou un autre, des œuvres charnières.

Dans la littérature populaire policière, l’un de ces pivots est incontestablement la série fasciculaire « Marc Jordan, exploits surprenants du plus grand détective français », un titre un peu long que je résumerai en « Marc Jordan ».

Cette série de 62 fascicules de 32 pages, double-colonne, contenant des récits indépendants d’environ 20 000 mots, a été publiée aux éditions Ferenczi à partir de 1907 soit quelques mois après l’arrivée et le succès dans l’hexagone des traductions d’une série policière, américaine, celle-ci, « Nick Carter », que l’on ne présente plus.

Pour surfer sur ce succès et l’appétence des lecteurs pour ce personnage de détective privilégiant l’action à la réflexion, que l’éditeur se lança dans l’aventure à travers des personnages et des lieux plus français.

L’auteur ? Il est demeuré inconnu bien que certains estiment qu’il s’agirait de l’écrivain Jules de Gastyne.

L’éditeur ? Ferenczi, comme je l’ai déjà dit. Mais c’est là le second point qui fait de cette série, la fameuse « charnière » que j’évoquais.

Effectivement, Ferenczi signe ici sa première incursion dans le genre policier ainsi que dans le monde du fascicule, et quand l’on sait l’importance que les séries policières fasciculaires des éditions Ferenczi prendront par la suite, tant au niveau de la quantité (des milliers de titres) du succès que des écrivains y aillant pris part...

Marc Jordan s’avère donc être le pendant français de Nick Carter et partage avec lui un même format (fascicule 32 pages double-colonne avec le même genre d’illustrations de couverture), un même genre (policier d’actions et d’aventures) et des personnages similaires (un maître détective intelligent, courageux, fort, honnête, droit, qui œuvre pour la justice, aidé par de fidèles lieutenants qui donneraient leur vie pour lui).

« Un chantage infâme » est le 16e épisode de la série.

UN CHANTAGE INFÂME 

Le comte de Trémor est victime d’un affreux chantage. Il a appris par une lettre anonyme que sa femme l’a jadis trompé et que Herbert, son fils qu’il chérit depuis une trentaine d’années est né de cette relation adultérine. S’il ne paye pas une forte somme, les courriers échangés à l’époque entre son épouse et son amant seront exposés sur la place publique. 

Le marquis Herbert de Trémor, attaché d’ambassade, s’apprête à épouser une jeune fille de bonne famille. 

La révélation de ce secret ternirait la vie du comte et davantage encore celle de cet enfant illégitime qu’il aime pourtant plus que tout au monde. 

Le comte de Trémor refusant de céder aux menaces, redoute que la vérité soit dévoilée au grand jour et fait appel au détective Marc JORDAN, le seul capable de l’aider. 

Marc JORDAN, pour le bonheur de ce père et celui de « son » fils, va mettre tout en œuvre pour découvrir l’identité du maître chanteur et entrer en possession de la correspondance incriminante…

Le comte reçoit un triple coup au moral. Non seulement il apprend que sa femme l’a trompé il y a longtemps, mais également que son fils n’est pas son fils, mais celui de l’amant de son épouse. En plus, on lui réclame de l’argent pour ne pas que tout ça soit révélé.

S’il tient à sa réputation et à son honneur, c’est surtout au bonheur de ce fils qui n’est finalement pas le sien, mais qu’il aime profondément, qu’il pense. En effet, ce dernier, doté d’une belle situation, s’apprête à épouser une jeune fille de bonne famille. Et s’il venait à apprendre qu’il est un fils adultérin, cela le détruirait et briserait son futur mariage.

Pourtant, il lui répugne de céder au chantage.

Il fait alors appel à Marc Jordan, le célèbre détective.

Devant la dignité, la douleur, mais également l’amour de ce père envers un fils qui n’est pas le sien, Marc Jordan jure de faire plus que possible pour découvrir le maître chanteur et récupérer les correspondances entre épouse et amant que celui-ci menace de rendre publiques...

Comme je l’ai déjà dit dans les précédents épisodes de la série, Marc Jordan, tout comme Nick Carter, d’ailleurs, n’est jamais aussi performant que lorsqu’il a affaire à un génie du crime.

Ainsi, si les aventures de Nick Carter sont bien plus passionnantes quand il est confronté, par exemple, au terrible Docteur Quartz et à sa pupille Zanoni, celles de Marc Jordan, le sont également plus quand celui-ci est lancé à la poursuite du Comte Cazalès ou de Pépita la Rouge.

Malheureusement, après le 9e épisode, les deux Némésis de Marc Jordan ont disparu, probablement à l’étranger.

Depuis, les épisodes sont moins prenants, moins rythmés, moins passionnants.

Bien sûr, la plupart demeurent agréables à lire, mais on sent bien qu’il manque un petit quelque chose.

En fait, Marc Jordan est comme tout bon lutteur, il lui faut un adversaire à sa taille pour briller.

Et force est de reconnaître que le charisme des ennemis, depuis la fuite du Comte Cazalès, laisse à désirer.

Il faut regretter que ce ne soit pas dans cette nouvelle aventure que Marc Jordan va trouver un combattant à sa hauteur.

Bien sûr, il va une nouvelle fois risquer sa vie, mais la lutte sera uniquement physique et trop courte pour vraiment passionner le lecteur.

N’ayant pas beaucoup d’action à se mettre sous la dent, le personnage principal va devoir se contenter d’émotions. L’émotion de ce père qui apprend que le fils qu’il adore n’est pas de lui. L’émotion d’un fils aimant son père et s’apprêtant à épouser la femme qu’il aime. Sa propre émotion devant celles des autres... et même l’émotion du vrai père du fils du faux père... c’est dire.

Et si l’émotion des personnages parvient à perler jusqu’au lecteur, cela ne suffit pas à remplir la mission que tout épisode de « Marc Jordan » doit remplir : action, rythme, dangers...

D’autant qu’avec le rythme un peu en berne, le lecteur a tout le temps de s’épancher sur la plume et, alors, de constater que celle-ci ne brille pas par son génie. C’est un peu le souci de ce genre de récit où l’action, les réactions et les retournements de situation sont privilégiés aux qualités purement littéraires : quand on est moins pris par le texte on n’a pas grand-chose à quoi se raccrocher.

Pour autant l’épisode n’est pas désagréable à lire, mais j’espère vraiment que le comte Cazalès ne va pas tarder à faire son retour en France, pour le plus grand bien de la série.

Au final, un épisode qui pèche par un manque d’action et de rythme mal compensés par une recrudescence d’émotions.