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D’aussi loin que je me souvienne, mais j’ai la mémoire courte, j’ai toujours pris plaisir à manier notre belle langue, que ce soit à l’écrit ou à l’oral, bien que je destinais mon oralité à un public restreint trié sur le store électrique (les volets ne sont plus à la mode) puisque m’exprimer de vive voix devant une foule d’inconnus m’épouvantait.

Depuis, j’ai pris mes aises, aussi bien en faisant danser mes doigts sur le clavier de mon ordinateur qu’en exposant « viva voce » mes arguments pour convaincre les badauds de se pencher sur les ouvrages qui ornent mon stand lors des manifestations littéraires.

Mais, si le travers (de porc) que d’aucuns me reprochent était déjà présent dans le passé, il s’est surpassé dans le présent.

De quelle tendance (avec les stars) parlé-je ? vous demandez-vous ? Si vous vous le demandez c’est que vous m’avez rarement lu et encore plus rarement entendu et sachez (en plastique) que je m’en trouve fort marri (bien que je sois gamophobe).

J’ai pour coutume, paraît-il, de manipuler des mots que la plupart d’entre vous délaissent et laissent au repos. Les termes que vous boudez, je les chéris. Les noms que vous méconnaissez, je les ressors des placards pour les exposer au grand jour. Rassurez-vous, je ne les maîtrise pas toujours de façon innée et il n’est pas rare que je les cherche volontairement pour les servir à bon escient.

J’aime les mots, rien de moins étonnant de la part d’un lecteur, d’un auteur et d’un éditeur. Mais je les aime d’autant plus qu’ils ont sombré dans la désuétude et dans l’oubli ces dernières décennies. Cela explique probablement mon penchant pour la littérature du siècle passé.

J’abhorre l’idée de devoir m’exprimer en me restreignant à n’utiliser que 300 mots de vocabulaire. J’adore la volonté d’extirper des mots obsolètes du confins de l’oubli dans lequel ils sont malheureusement tombés, ces mots flétris par le temps plus que par leur utilisation actuelle. La découverte ou redécouverte de vieilles lettres produit sur moi la même émotion que ceux qui ressortent d’anciennes photos de familles et les dépoussièrent pour les admirer après les avoir laissées à l’abandon pendant des années.

En clair, ne vous en déplaise : je suis pédant !

Que nenni, me direz-vous, posséder un langage poussiéreux ne signifie pas forcément pontifier.

Non, certes, je vous le concède volontiers, mais si vous ajoutez à cette propension, un ton volontairement ironique, cynique, sardonique, sarcastique, et va que je te pique ; persifleur, gouailleur, blagueur, moqueur, et ta sœur ; goguenard, dérisoire, superfétatoire, pense au suppositoire…

D’aucuns diraient que je me la pète, d’autres pensent que je me fous de leur trogne, certains, encore, imaginent que je manie une ironie dissimulée derrière l’exposition d’une culture futile.

Je dois avouer que les gens peuvent, parfois, être perspicaces. S’il est vrai que j’use d’expressions inusitées dans le but, à certains moments, d’exprimer un mécontentement autrement qu’à base de vulgarités à la portée du moindre péquin, il m’arrive, souvent, de faire ressurgir ces mots, uniquement pour mon propre et unique plaisir.

Cet exercice masturbatoire pourtant pratiqué avec la langue (oui, je suis souple de la sémantique et de la sémasiologie) n’est souvent que la résultante de la frustration à vous entendre ou à vous lire (pas vous, mais toi là-bas), vous exprimer à partir d’un vocabulaire aussi restreint que la part tolérante d’un extrémiste de quelque bord qu’il soit. Car, entendre certaines personnes pourrait vous motiver à être sourd et en lire d’autres vous pousserait volontiers à vous énucléer à la clé de 16 et avouez que l’outil n’est pas le plus usité, lui non plus, pour cette pratique qui, bien qu’ayant pour but de vous gâcher la vue, n’en est pas moins peu ragoûtante à regarder. Ceci dit, Brahim, t’inquiète, si tu vois le résultat après l’opération de l’œil droit, tu y échappes après celle du gauche (ou inversement si tu es un peu gauche de la droite ou plus adroit de la gauche).

Car, que diable, nul n’est contraint à se restreindre à converser à l’aide du langage de base. Vous pouvez fleurir vos propos à coups de circonlocutions littéraires, d’adjectifs archaïques, de tournures de phrases évoluées, voire complexes, de pronoms surannés, d’averbes vétustes, de cantiques antiques, de compléments qui ne sont pas élémentaires, de propos rococos, de verbiages sans âge, de mots vieillots…

Oui, vous pouvez le faire. Mieux, vous devriez le faire. D’abord, parce que l’exercice est psychotonique. Ensuite, parce qu’il peut s’avérer réjouissant, jubilatoire, parfois limite orgasmique (oui, je charibote volontairement pour vous donner envie. Avouez que si l’on pouvait jouir avec les mots, cela faciliterait les choses à tout le monde et permettrait de reposer les mains de certains).

Mais, surtout, si vous tentiez l’expérience, il vous serait pardonné bien plus aisément de commettre quelques coquilles, des entorses à la grammaire (et là pas de jeu de mots sur votre aïeule), des impropriétés, des errances sémantiques, des hérésies orthographiques, bref, de jargonner de travers, car vous feriez l’effort d’élever votre verbiage au-delà de celui du consanguin moyen et, rien que pour cela, vous obtiendriez l’indulgence du jury composé à l’exclusivité de moi-même.

Mais non, tu t’obstines, Charline, à écrire avec tes pieds, une preuve, certes, de souplesse, mais surtout d’un manque terrible de considération pour ceux avec qui tu t’entretiens, Ghislain, mais aussi de ta propre personne (et ce même si tu ne t’es pas lavé de la semaine, Germaine).

Effectivement, je ne crois pas à une inculture de masse, surtout pas dans notre pays où l’éducation est accessible à tous et, mieux, obligatoire. Je n’envisage pas non plus une stupidité généralisée bien que je puisse parfois en douter à la vue de certains propos et de certains comportements sur lesquels je m’appesantirais peut-être un autre jour, celui-ci étant destiné à juger de ta façon de t’exprimer et non à celle de te conduire, même si, finalement, les deux fonctions sont liées.

Donc, oui, lorsque tu ne fais aucun effort pour t’exprimer, si ce n’est de façon recherchée, du moins, d’une manière correcte et respectueuse de notre si belle chère langue, non seulement tu considères que ton interlocuteur ne mérite aucun effort de ta part, tu conchies sur tous nos ancêtres qui se sont battus pour que l’on puisse continuer à apprendre et à parler notre langage, tu compisses sur tous les gens, à travers le monde, dont notre langue n’est pas celle de leur terre nourricière et qui font l’effort de la pratiquer avec le plus d’excellence possible, mais, surtout, tu te méprises toi-même en considérant que tu ne mérites pas mieux que ces quelques mots lâchés de travers et, en plus, fourmillant des fautes que tu leur infliges.

Et puis, tu m’emmerdes. Oui, c’est un peu direct, mais, puisqu’il faut appeler un chat un chat, il faut également appeler un emmerdeur, un emmerdeur.

Oui, j’aime notre magnifique langue au point d’adorer, tant que faire se peut, l’utiliser avec une certaine recherche, mais j’apprécie tout autant converser avec des personnes faisant ce même effort.

Et si tu n’as aucune intention de dialoguer avec mézigue, ce que je comprendrais aisément, moi-même n’étant pas toujours d’humeur à me parler et encore moins à me répondre, fais des efforts pour ton éventuel interlocuteur.

Si tu hausses le niveau de ta conversation, cela incitera la personne en face de toi à en faire autant. Cet effort pourra alors faire boule de neige et, un jour, j’aurai le plaisir de lire ou d’entendre des propos de qualité.

Et puis, en améliorant ton vocabulaire, tu améliores à la fois ton image. L’image que les autres ont de toi, mais également celle que tu peux avoir de toi. Avec plus d’estime de ta personne, tu deviendras moins aigri, plus ambitieux, plus sociable (bon, je ne suis ni ambitieux ni sociable, mais là n’est pas la question). Ces nouvelles qualités feront de toi un autre être, bien plus intéressant, plus appréciable, plus respectable. Cet intérêt que les autres te porteront, ce respect qu’ils te prouveront te réchaufferont le cœur. Dans le même temps, ces mêmes personnes seront influencées par ton changement, certaines suivront même ton exemple.

Le fait de te savoir capable de parler plus correctement te fera prendre conscience que si tu étais con en apparence, les apparences sont parfois trompeuses (pas chez tout le monde) et que derrière l’olibrius au langage primaire se cache peut-être un esthète de notre langue, et, pourquoi pas, creuseras-tu d’autres pistes délaissées par toi, car tu n’avais, jusqu’à présent, jamais tenté d’ouvrir ton esprit envers certains arts, certaines pratiques.

Et qui sait si le poète de demain, le philosophe d’après demain, le romancier d’après après demain ne sommeillait pas en toi et se réveillera enfin au monde. Ou pas, mais, en tout cas, une chose est certaine, tu seras moins con (ce qui ne sera pas difficile pour certains) et tout le monde y gagnera.

Alors, oui, j’ai fait un rêve ! J’ai rêvé d’un monde virtuel dans lequel je lirai des commentaires avec un minimum de fautes d’orthographe et de grammaire même s’il en reste et c’est humain, mais, surtout, sans insulte, sans basse vulgarité, sans haine.

Et toi, toi dans ton coin, tu peux participer à ce que ce rêve devienne réalité.

Élève-toi un peu, élève ton vocabulaire, ta façon de t’exprimer, donne l’exemple. Si jamais tu parviens à influencer au moins une personne à en faire autant, petit à petit, mon rêve se construira et je n’aurai plus les yeux qui saignent en lisant des commentaires sur des articles de fond (ou pas, d’ailleurs).

Allez, fais un effort, tu en es capable, j’en suis certain. Respecte-toi, respecte-moi, respecte-les et, surtout, respecte notre si belle langue, elle le mérite bien plus que mézigue et cézigue.

Le mieux-parler est le premier pas vers le mieux-vivre alors, toi aussi, avance…