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Depuis quelques années, du fait du succès de certaines sagas littéraires et de romans à succès, les lecteurs ne sont plus habitués aux formats courts de la littérature.

Pour certains lecteurs, et même, auteurs en devenir, en dessous de 600 pages, un roman n’est pas un roman. Un livre se doit d’être un pavé ou de ne pas être.

Sans parler forcément de nouvelles, ce qui est un genre que je différencie totalement du roman court, voire, très court, de par son style, sa narration, son but et son final, les gens boudent souvent les petits formats.

Ils oublient, ces lecteurs et ces auteurs, ou peut-être n’ont-ils pas connu l’époque bénie où le point final d’un roman se plaçait à la fin de l’histoire et non après 600 pages, que notre littérature populaire regorge de textes courts depuis plus de 100 ans.

Sans reculer jusqu’à la préhistoire de la littérature populaire, jusqu’aux séries fasciculaires du début du XXe siècle qui proposaient des textes de 16, 32 ou 64 pages, il est facile de présenter des exemples que, pourtant, tout le monde connaît, que personne n’a oublié, des textes et des auteurs cultes.

Pensez-vous que les enquêtes du commissaire Maigret de Georges Simenon s’étalaient sur 600 pages ? Et celles du commissaire San Antonio de Frédéric Dard ? Et quid des enquêtes de Nestor Burma de Léo Malet ?

Pour information, la première enquête de Maigret, « Pietr le letton », fait moins de 38 000 mots.

« Réglez-lui son compte », la première aventure de San Antonio fait, elle, moins de 63 000 mots (la seconde enquête fait 51 400 mots).

« Le soleil naît derrière le Louvre », le premier opus des « Nouveaux mystères de Paris » de Léo Malet fait, quant à lui, 47 000 mots.

Sachant que, pour une mise en page classique, il faut compter en moyenne 300 mots par page, vous vous retrouvez là avec des romans oscillant entre 130 et 200 pages (souvent les éditeurs font en sorte d’augmenter le nombre de pages en utilisant des subterfuges plus ou moins visibles comme des marges très larges comme il se faisait jadis, des chapitrages plus aérés, des préfaces ou postfaces, rajout de pages blanches...).

Vous voyez que nous sommes là très loin des 600 pages d’un roman de Grangé ou Thilliez que beaucoup prennent comme une référence de taille.

Si on se rapproche dans le temps, on peut également prendre comme exemple les romans de la fameuse « Série noire »...

Ainsi, « La lune d’Omaha » de l’excellent Jean Amila alias Jean Meckert, ne fait-il que 47 000 mots...

Et je pourrai ainsi aligner des centaines et des centaines d’autres exemples comme les romans de Jean-Patrick Manchette, de Jean-Bernard Pouy, les romans de la série « Le Poulpe » qui naviguent au-dessous des 200 pages et dont certains sont d’une réelle concision (« À vos Marx, prêt, partez ! » de Jérôme Leroy n’atteint pas les 32 000 mots)... jusqu’à mes propres romans qui avoisinent tous les 40 000 mots.

Tout cela pour dire qu’un bon roman ne se mesure effectivement pas en nombre de mots et qu’un point final ne doit pas arriver, forcément, après 600 pages, mais, juste, quand son histoire est terminée.

D’ailleurs, le problème ne se situe pas en nombre de pages ou en nombre de mots, mais dans la manière de parvenir à ce chiffre. Certains romans, notamment ceux qui mettent en place un univers complet, comme certains romans d’Héroic Fantasy, ou qui apportent un grand nombre d’informations, nécessitent de s’étaler sur plusieurs centaines de pages, voire, quelques milliers (pour les sagas en plusieurs tomes), mais, quand un roman, policier, notamment, comportent des scènes inutiles dont le seul but est de rallonger la sauce, juste parce que l’auteur et l’éditeur savent qu’une partie du public se détournera d’un roman trop court, cela me dérange profondément. Car je préfère un roman court et bon à un roman long et moyen. Qui plus est, dès que je sens qu’un artifice est mis sciemment en place, je sors de l’histoire et du livre.

Mais, peut-être ne suis-je pas objectif, car j’aime les formats courts. J’ai été élevé avec les enquêtes de Sherlock Holmes et les nouvelles de Stephen King et j’ai, depuis mes débuts de lecture, pris beaucoup de plaisir avec des textes assez courts. Il faut avouer que mon impatience à connaître la fin d’une histoire me fait souvent hésiter à me plonger dans un format long.

Cependant, je ne suis pas le seul dans ce cas, il suffit de se référer au succès des nouvelles de Conan Doyle autour de son détective ou de ceux des nouvelles fantastiques de Stephen King. L’un et l’autre sont toujours dans les auteurs préférés et leurs livres continuent à se vendre très bien même si le second a l’avantage sur le premier de pouvoir encore proposer des nouveautés.

Le format court peut revêtir plusieurs apparats : la nouvelle, mais également le roman. Car oui, même à taille équivalente, le genre ne sera pas le même en fonction du style et de la narration. Car une nouvelle a une fonction et un roman, même court, une autre. Il est vrai que plus grand monde ne fait la différence et qu’à partir du moment où le texte est court, il est considéré comme une nouvelle. Mais, alors, il faudrait être capable de mettre en place une barrière au-delà de laquelle une nouvelle deviendrait un roman : 10 000 mots ? 20 000 mots ???

Oui, désolé, je parle en mots là où la plupart préfèrent parler en pages, mais une page, voilà qui est totalement subjectif, d’autant plus à l’ère où le livre est également numérique et audio. Alors que le mot demeure un mot, qu’il soit écrit sur du papier, affiché à l’écran ou lu. D’ailleurs, on pourrait également prendre comme base un temps de lecture.

Le lecteur moyen lit environ 300 mots minute soit 300 * 60 mots par heure. Donc 1 800 mots à l’heure.

Mais on pourrait aussi parler de mots écrits à l’heure... En moyenne, en écriture automatique, quand j’écris un texte d’un premier jet, je flirte avec les mille mots à l’heure. Pas mille mots jetés comme ça sur l’écran, mais je fais progresser mes histoires de près de mille mots par heure d’écriture (je ne compte pas le travail de réécriture et de corrections, juste le travail d’un premier jet). 

Cependant, l’une comme l’autre des deux variables sont assez subjectives. Tous les auteurs n’écrivent pas à la même vitesse et tous les lecteurs ne lisent pas, non plus, à la même vitesse.

Mais une page l’est tout autant. Ainsi, pour prendre un exemple concret, l’édition de 1 910 du roman « Le rival de Sherlock Holmes » d’Hector Fleischmann, le roman s’étale sur 113 pages de texte alors qu’il ne comporte même pas 20 000 mots, ce qui ferait sur une édition normale, à peine plus de 66 pages. 

Du coup, je considère que le nombre de mots est une bonne mesure pour quantifier un texte.

Mais je me garderais de fixer une barrière entre la nouvelle et le roman tant je ne considère pas le nombre de mots comme une référence pour ranger tel texte dans telle case.

Ainsi, je peux considérer certains textes de 10 000 mots comme des petits romans. Mieux, je considère que le recueil « L’inspecteur Pinson » de Jacques Bellême regroupe des microromans d’environ 3 000 mots autour d’un même personnage. Pourtant, la plupart des lecteurs considéreront avoir affaire à des nouvelles.

Mais faisons fi de différencier la nouvelle du roman. Contentons-nous juste d’expliquer aux lecteurs qu’un bon texte n’est pas forcément un texte qui s’étale sur des centaines de pages. Rappelons également aux auteurs qu’un bon auteur n’est pas forcément un écrivain qui esquinte sa plume sur plusieurs centaines de pages. Bien souvent, la concision est bien plus difficile que l’expansion.

Pour s’en rendre compte, prenons un exemple tout particulier avec une série que j’affectionne tout particulièrement : Odilon Quentin.

La série Odilon Quentin est née de la plume de Charles Richebourg, un auteur énigmatique dont la seule certitude que l’on a sur lui est qu’il avait beaucoup de talent. Car, avec sa série, il parvient à présenter un personnage attachant, à proposer une histoire qui tient debout et à captiver son lecteur jusqu’à son point final, et ce sur moins de 10 000 mots. 

10 000 mots, voilà qui ne laisse guère le temps de circonvolutions littéraires. Pas le temps de s’égarer, il faut aller au principal.

Quand on dispose de 600 pages, on peut toujours disposer de plusieurs dizaines de pages pour présenter son personnage principal. On peut entrer dans sa tête, conter son passé, faire des révélations sur sa vie antérieure ou sur sa psychologie au fur et à mesure du texte, ce qui permettra au lecteur de s’attacher plus facilement. On le décrit, en détail, tant physiquement que moralement, et le lecteur saura à quoi s’attendre de sa part, anticiper ses actions ou ses réactions, se sentir en phase avec lui...

Mais quand vous n’avez que 10 000 mots pour présenter votre personnage, puis le crime, mettre en place l’intrigue, la faire résoudre... vous n’avez pas le temps de vous étaler sur la psychologie ou le physique de votre héros.

Il vous faut alors trouver quelques mots, quelques traits physiques ou de caractères, pour définir votre héros et le rendre attachant. La chose n’est pas aisée.

Pire encore, quand vous utilisez un personnage récurrent sur un format aussi court, à chaque titre, vous devez le présenter, de façon tout aussi concise, mais sans faire de redite. Là réside le talent d’un auteur... dans cette tache qui semble si simple, mais qui est en réalité tellement compliquée. À ce point compliquée que, si vous vous penchez sur la littérature populaire de l’époque, que vous lisez beaucoup de ces courts romans dont certains ont été écrits par des auteurs aguerris, voire par des auteurs reconnus pour des textes plus longs, vous constaterez que bien souvent, ces écrivains-là, n’évitent pas l’écueil et, si leur talent et leur expérience leur permettent d’éviter le naufrage, l’embarcation tangue dangereusement et arrive à bon port, mais sans apporter le même plaisir aux passagers.

Quand vous lisez les épisodes d’Odilon Quentin, quelques qu’ils soient, vous constaterez que l’auteur parvient à vous présenter son personnage sur deux traits de caractère, un trait physique. Et vous voilà en empathie avec ce bon gros commissaire plus que vous ne le serez avec le commissaire Maigret, pourtant très proche dans l’esprit, dont vous connaissez pourtant plus la vie si vous vous êtes épanché sur toutes ses enquêtes.

Certes, l’enquête ne brillera jamais par une intrigue échevelée, en 10 000 mots, il ne faut pas trop en demander, mais l’ensemble remplira son office en offrant un grand plaisir de lecture, même si la lecture est plus courte... peut-être parce que sa lecture est plus courte.

Ainsi, pour rapprocher encore deux personnages de la littérature populaire. Si vous lisez une aventure de Rouletabille, vous subirez des temps morts, des moments qui s’étirent, des redites... car l’ensemble doit tenir sur une taille d’un roman acceptable. (Pour vous remémorer ce que je pense du personnage, n’hésitez pas à relire ma critique de « Le mystère de la chambre jaune ».)

Jules Lermina, l’auteur de Toto Fouinard, qui est un personnage très proche dans l’esprit et dans le temps, de Rouletabille, nous propose, lui, des aventures qui tournent aux environs de 20 000 mots. La taille est idéale pour ce genre d’aventures. Car, en 20 000 mots, on a un petit peu de place pour présenter son personnage, pour mettre en place une petite intrigue, mais pas pour perdre son temps et pour s’étirer. Du coup, point de temps morts.

Sans ces temps morts, la lecture devient plus agréable. Le plaisir étant plus présent, on s’attache plus facilement au personnage. L’attachement augmentant le plaisir...

Oui, vous avez raison, je m’épanche un peu trop pour vanter la concision. Un paradoxe qui n’est pas si loin de l’oxymore et qui résume parfaitement ma vie et mes passions.

Aussi, je tenterais de conclure mon exposé de façon laconique :

Sans chercher à contredire l’aphorisme « Plus c’est long, plus c’est bon », je tiens tout de même à faire comprendre à ceux qui pensent que les romans doivent s’épandre, que, si la qualité d’un texte ne réside en rien dans sa taille, le format court apporte plusieurs avantages, notamment pour ceux qui n’ont pas beaucoup de temps à consacrer à la lecture ou pour les lecteurs impatients qui veulent connaître la fin d’une histoire rapidement, ou bien qui picorent des mots pendant les trajets ou les attentes. 

Enfin, sachez que, contrairement à ce que le lecteur lambda pourrait penser, il est plus facile de diluer sa plume que de l’assécher.